Le peuple yéménite devait célébrer une fête. Il a, à la place, hérité d’un carnage. Après des mois d’une révolution marquée par les divisions et les violences, la fête nationale du 22 mai devait faire la démonstration de l’unité retrouvée d’une nation et de ses forces armées. Mais la veille, place du Changement, le foyer révolutionnaire de la capitale, un kamikaze ceinturé d’explosifs s’est glissé dans un cortège en répétition, fauchant des dizaines de soldats (LT du 22.5.12).

Revendiqué par Al-Qaida pour la péninsule Arabique (AQPA), l’attentat, l’un des plus meurtriers jamais perpétrés au Yémen, n’a pas seulement endeuillé la commémoration officielle de l’unité du pays, scellée il y a vingt-deux ans. Il a éclairé les tensions et les violences qui minent dangereusement au­jour­d’hui le Yémen.

Pourtant, dans les rues de Sanaa, marquées par des mois d’affrontement armé, la transition politique affiche clairement ses premiers effets. Immeubles perforés à l’arme lourde en cours de rénovation, boutiques de nouveau fréquentées, ruelles débarrassées de leurs gravats, patrouilles militaires moins présentes et circulation plus fluide. Le temps paraît désormais loin où les rues d’Hassabah, dans le nord de la capitale, résonnaient des tirs d’obus et des rafales de mitraillette. Dans Al-Ayl, au cœur du quartier commerçant, la rue Zubeyri n’est plus la ligne de démarcation entre partisans et opposants d’Ali Abdallah Saleh. Ses habitants ne rasent plus les murs pour rentrer chez eux. Les tireurs embusqués ont quitté les toits. Il y a encore peu, il était si simple de perdre la vie le temps d’un court trajet. Les nuits sanaanies ne sont plus interrompues par la détonation des bombes ni terrorisées par les bandes de mercenaires.

La transition politique affiche ses premiers effets. Abd Rabbo Mansour Hadi, élu président le 21 février en lieu et place d’Ali Abdallah Saleh, avait sans tarder annoncé sa principale priorité: restaurer la sécurité et la stabilité. Le nouveau chef de l’Etat a engagé intensivement les troupes militaires sur le front de la lutte antiterroriste. Dans le sud du Yémen, épaulée par le renseignement et les drones américains, l’armée livre d’intenses combats contre les djihadistes. La branche locale d’Al-Qaida y essuie de lourdes pertes et recule chaque jour davantage des territoires conquis ces derniers mois.

Face à un paysage politique et tribal morcelé après des mois de luttes fratricides, le président s’est entouré de conseillers familiers des subtilités de la politique yéménite: Abdelkarim al-Iriani et Yassin Saïd Numan. Face à une armée travaillée par les dissidences, un comité militaire a été instauré. Composé d’officiers réputés neutres, il lui revient d’engager la délicate restructuration de l’armée et des services de sécurité, toujours tenus par les fils et neveux de l’ancien chef de l’Etat. Mais, dans ce «nouveau Yémen», beaucoup ont déjà perdu et d’autres ont encore à perdre.

Même si les canons ne tonnent plus, la situation sécuritaire reste préoccupante. A l’issue de chaque rencontre, le même conseil revient, systématique: «Méfiez-vous.» Ces dernières semaines, les violences visant les étrangers se sont multipliées. Personnel d’organisations non gouvernementales, diplomates ou conseillers militaires essuient régulièrement les tirs de groupes armés ou sont tout simplement enlevés, y compris dans la partie occidentale du pays, ce qui est nouveau. Dans l’est, les centrales électriques sont presque quotidiennement sabotées.

Les instigateurs de cette insécurité portent le nom de «force cachée», annonce prudemment Sultan al-Atwani, l’une des figures politiques du parti nassérite. «Cette force cachée n’accepte pas le changement, car elle se sent menacée par le gouvernement d’union nationale et les premières décisions prises par le nouveau président.»

A peine élu, Abd Rabbo Mansour Hadi a commencé la remise en ordre de l’Etat: responsables politiques écartés du pouvoir, officiers supérieurs mutés, cheikhs tribaux privés de subsides. Notre homme l’affirme, cette «force cachée veut détruire le chemin du transfert du pouvoir». Fouad Dohaba va un peu plus loin. Pour ce parlementaire d’Al-Islah, le principal parti islamiste, et figure du soulèvement populaire, il existe bel et bien «un plan pour détruire le Yémen et sa stabilité, afin de démontrer que le pays vivait mieux avant qu’après la révolution». Mais, là encore, il préfère rester silencieux sur le nom de ses mystérieux artisans.

Si cette «force cachée» inquiète les partisans du changement, elle paraît redonner du courage à beaucoup d’autres. Lundi, sur le bitume taché de sang de l’avenue Sabayn, les partisans d’Ali Abdallah Saleh étaient nombreux. Ils pouvaient répéter à l’envi que leur «cher Ali» avait raison lorsque, aux heures les plus tendues de la révolution, il promettait au Yémen le chaos et la désunion si son régime devait trop brutalement s’effondrer.

«L’absence de sécurité a provoqué tout ça. Al-Qaida en est le responsable, il est partout, à Sanaa mais aussi dans tout le pays», assenait alors d’un bloc le cheikh Abdoul Wali. Chef tribal, policier et défenseur de l’unité de la patrie, comme il aime se présenter, Abdoul Wali est une figure familière des partisans de l’ancien président. Sitôt la nouvelle de l’attaque connue, il s’est rendu sur les lieux. «Il n’y a plus de sécurité dans les provinces depuis le changement. Les milices tiennent les check points, et elles n’hésitent pas à enlever les étrangers. Avant, ça n’existait pas. Il y aura beaucoup de problèmes», prédisait-il.

Quelques dizaines de mètres plus loin, Ahmad, 45 ans, chauffeur et militaire, observait de son taxi jaune la scène de l’attentat. «La responsabilité n’est décidément pas une chose facile», murmurait-il, avant de poursuivre d’un ton plus affirmé: «Regarde donc les résultats de la révolution! Le chaos sera partout et attendons-nous à des actions pareilles chaque jour! Sous Saleh, ça aurait été impossible! Hadi est un homme de guerre, or le Yémen a besoin d’un homme d’Etat.» Puis de conclure: «L’unité, la stabilité et la sécurité ne sont pas pour demain.»

Lundi soir, à 20 heures, un présentateur a lu à la télévision publique un message du président Hadi dans lequel ce dernier a réaffirmé la nécessité du changement et de la lutte contre le terrorisme. «Le jour de l’unité du pays ne doit pas s’oublier», a rappelé le président aux citoyens d’un pays dans lequel la promesse de l’apaisement ne cesse d’être ressassée mais est toujours oubliée, trop vite à chaque fois.

Une «force cachée» «veut détruire le chemin du transfert

du pouvoir»