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Yémen: la prise de Hodeïda, au risque de l’hécatombe

La bataille de Hodeïda fait rage. Or, c’est par le port de cette ville que passe l’aide humanitaire permettant à des millions de Yéménites de survivre

S’il fallait trouver un synonyme au terme «chaos», il aurait aujourd’hui sept lettres, comme Hodeïda. Des dizaines de milliers de Yéménites sont pris au piège dans cette ville côtière de la mer Rouge où se trouve le port le plus important du pays, soumise depuis une semaine à des combats de plus en plus violents.

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Hodeïda est assiégée depuis juin dernier par les forces que mène l’armée des Emirats arabes unis. Mais ces derniers jours, elle s’est transformée en un capharnaüm guerrier: échanges de tirs et explosions d’obus, survols et bombardements d’avions de chasse et d’hélicoptères, nuées de drones, avancées de blindés qui tentent de prendre leurs ennemis à revers… Un fracas militaire auquel répond la panique de la population. «Les rues sont en grande partie désertes désormais. Une partie de la population a réussi à fuir, mais d’autres ont trop peur, à cause des combats et des mines antipersonnel. Ils se terrent dans les écoles ou les bâtiments publics. Certains se sont dispersés dans les villages du désert tout autour. Nous sommes tous placés sur le mode «aide d’urgence», pour parer au plus pressé», explique Sarah Alzawqari, responsable de la communication pour la région au Comité international de la Croix-Rouge (CICR).

Désastre annoncé

Voilà des mois que le désastre de Hodeïda était annoncé. Aux mains de la rébellion houthie, qui contrôle le nord du pays, dont la capitale Sanaa, la ville revêt une importance particulière, surtout en raison de son port. C’est par ici que passe l’essentiel des marchandises et du matériel médical, qui fait vivre non seulement la ville mais aussi une bonne partie du pays. Fermer cette porte, ce serait courir le risque d’enfoncer plus encore le pays dans une crise aux dimensions difficiles à appréhender.

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A court de mots, les responsables évoquent désormais «l’apocalypse»: si le port venait à s’effondrer, plus d’un Yéménite sur deux serait menacé par la famine, soit plus de 14 millions de personnes. Les humanitaires de l’ONU ont en tête un modèle bien précis: c’est celui d’un pays qui, atteignant soudain le point de bascule, s’effondre entièrement, rendant inefficace toute tentative d’aide humanitaire. D’ores et déjà, le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef) estime qu’un enfant yéménite meurt toutes les dix minutes en raison de maladies qui pourraient être évitées.

Discussions avortées

C’est, précisément, pour éviter une telle hécatombe que de fortes pressions s’étaient exercées ces derniers mois sur les parties en conflit. D’un côté: la coalition internationale, menée par l’Arabie saoudite et les Emiratis, auprès de laquelle se sont rangés les Occidentaux. De l’autre côté: les forces rebelles houthies, soutenues par l’Iran, même si ce soutien est bien moins décisif que ne le dépeignent leurs ennemis. Aux premiers, il a été enjoint de ne pas tenter de s’emparer de ce port vital pour le pays. Aux seconds, d’éviter tout tir de missile en direction de l’Arabie saoudite, pour ne pas envenimer encore davantage la situation. Dans le même temps, des pourparlers de paix étaient organisés à Genève en septembre. Ces discussions ont néanmoins capoté d’entrée. Et les combats autour de Hodeïda ont repris de plus belle.

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Fin octobre, Washington créait pourtant la surprise: «Nous voulons voir tout le monde autour d’une table de négociations d’ici trente jours», martelait le ministre américain de la Défense, James Mattis. Alors que les autorités saoudiennes se débattent dans les suites de l’affaire Khashoggi, du nom de ce journaliste critique qui a été tué dans le consulat saoudien d’Istanbul, ce ton martial semble destiné, pour Washington, à alléger l’image négative de son alliance avec l’Arabie saoudite. C’est en mettant en avant les contrats d’armement conclus avec Riyad que le président Donald Trump a justifié le manque de réaction de la Maison-Blanche après la «disparition» de Jamal Khashoggi.

La perspective de négociations ne saurait justifier de bafouer le droit de la guerre qui protège la vie des civils

Fabrizio Carboni, directeur régional du CICR

Un mois de délai, est-ce suffisant pour s’emparer de Hodeïda et de son port? C’est ce que semblent estimer aujourd’hui Saoudiens et Emiratis qui, pour mener les combats au sol, s’appuient aussi bien sur des milices et des tribus locales du sud du Yémen que sur des mercenaires soudanais. «La perspective de négociations ne saurait justifier de bafouer le droit de la guerre qui protège la vie des civils», semblait leur répondre dans un communiqué Fabrizio Carboni, directeur régional du CICR.

Le chaos? Il est aussi dans les hôpitaux, où se mêlent désormais les blessés des bombardements et les enfants sous-alimentés. Il n’y a que deux hôpitaux principaux dans cette ville qui, avant la guerre, comptait 600 000 habitants. Les Houthis ont choisi le toit de l’un de ces établissements pour y installer des combattants. Au risque qu’il finisse bientôt par être réduit en cendres, avec ses patients.

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