Jusqu’à récemment, c’était surtout l’Arabie saoudite qui inquiétait les «services» occidentaux. Al-Qaida peut y compter sur le soutien de dignitaires religieux parmi les plus xénophobes du monde islamique et fondations religieuses aussi riches qu’antisémites. Renversement de situation: non seulement le royaume saoudien est désormais dédouané d’une possible complicité avec l’organisation terroriste mais il apparaît comme le pivot essentiel de la lutte contre celle-ci. C’est en effet Riyad qui a sonné le tocsin sur les colis piégés, comme il avait semble-t-il déjà alerté dernièrement Paris et plusieurs pays européens sur de possibles menaces terroristes.

Le tout -puissant prince Mohammad ben Nayyef, en charge des services secrets saoudiens, est d’autant plus acharné à traquer les terroristes yéménites que la situation au Yémen concerne au premier chef la sécurité du Royaume et que, par ailleurs, ces deux pays, l’un opulent, l’autre misérable, se détestent cordialement.

Les services de Riyad sont vigilants sur la situation sécuritaire dans l’ancienne Arabie heureuse depuis que – il y a bientôt deux ans – les branches saoudienne et yéménite d’Al-Qaida ont fusionné. La première, exsangue après la forte répression qui a répondu à la campagne sanglante des djihadistes (2003-2005), a rejoint la seconde, apportant argent et savoir-faire. La seconde fournit plutôt les hommes de main et les infrastructures nécessaires à la survie de l’organisation.

De cette réunion est née Al-Qaida pour la Péninsule arabique (AQPA), dont la figure emblématique est le religieux né aux Etats-Unis Anouar al-Aulaqi, un des chefs de la puissante tribu du même nom. Son chef est Nasser al-Wahayshi, un proche de Ben Laden, dont le père est né dans l’Hadramaout (sud). Les principaux points d’ancrage de l’AQPA sont les régions tribales, dont celle de Marib (à l’est), le pays de la légendaire reine de Saba. L’AQPA compterait de 500 à 600 combattants.

A priori, le régime d’Abdallah Saleh, au pouvoir depuis une trentaine d’années, n’a rien à craindre de l’AQPA qui n’exerce qu’une influence marginale. Mais, en même temps, l’organisation peut profiter de la situation chaotique qui y règne: le pays est en proie à une guerre religieuse au nord – qui a vu l’intervention de l’armée saoudienne –, à un mouvement séparatiste au sud et à l’irrédentisme de certaines tribus.

D’où la crainte exprimée par Washington que ce pays devienne à son tour un nouveau refuge pour Al-Qaida, comme le Waziristan du Nord, vers lequel convergeraient des djihadistes arabes et africains – la Somalie est proche. Hostile à tout pouvoir central, cultivant le goût des armes, protégeant volontiers les fugitifs, la culture yéménite, comme la culture pachtoune, favorise une telle implantation. S’ajoute la misère d’un pays dont les richesses pétrolières sont limitées et l’extrême jeunesse d’une population – les deux tiers ont moins de 25 ans – sans aucune perspective d’avenir.

La stratégie d’Al-Qaida est ici la même qu’au Pakistan: faire tomber Washington dans un piège en l’obligeant à intervenir sur le sol yéménite pour regagner une influence perdue. Pour le moment, les Etats-Unis s’emploient essentiellement à pousser le président Saleh à être leur bras armé. D’où une aide importante, civile et militaire. Le Pentagone la voudrait encore plus massive, avec des forces spéciales aux côtés de l’armée yéménite.