L’herbe est fraîchement coupée dans le parc du château de Beauregard, la mairie de Yerres. Cette commune du département de l’Essonne, au sud de Paris, est le fief du souverainiste Nicolas Dupont-Aignan. Une ville de 29 000 habitants avec sa brasserie, sa salle de spectacles et son petit manège à chevaux installé sur la place de l’Eglise. «C’était au sujet de Nicolas Dupont-Aignan? Je ne suis pas d’accord avec son choix. Bonne journée», élude une passante. Le sujet agace. Aux commandes de la ville depuis 1995, le maire a rallié Marine Le Pen pour le second tour de la présidentielle.

Les habitants sont désemparés après le choix de l’ancien prétendant à l’Elysée. Le choc est d’autant plus grand qu’il est arrivé en tête dans sa ville au premier tour avec 28,62% des suffrages exprimés. Quand Marine Le Pen devait se contenter, elle, de la cinquième place (10,72%). «Il a des idées qui se rapprochent du Front national mais il n’était encore jamais tombé dans les extrêmes. Il s’attire les foudres de tout le monde», regrette Jennifer Moutin, une enseignante de 33 ans.

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«Yerres blessée, Yerres outragée»

Depuis le samedi 29 avril, des rassemblements quotidiens d’habitants de la commune et des environs sont organisés pour protester contre ce ralliement. Jeudi, une centaine de personnes ont fait le déplacement sur la place de l’Eglise. «Yerres blessée, Yerres outragée, Yerres abusée», peut-on lire sur des pancartes en carton qui parodient le célèbre discours du général de Gaulle. Le président de Debout la France se revendique de la ligne du fondateur de la Ve République, au grand dam des manifestants.

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«Pour moi, c’est une honte. Il ne représente pas l’idée de liberté que le général portait pendant la guerre», affirme Françoise Breton, une professeure d’histoire qui vit à Yerres depuis trente-deux ans. «Je suis extrêmement choquée qu’il ait rallié Marine Le Pen. Il avait pourtant précisé qu’il ne franchirait jamais la ligne jaune. Il voulait sans doute de la reconnaissance, le pouvoir», suppose celle qui a voté pour lui aux dernières élections municipales car «en tant que maire, il fait un très bon travail».

Tout le monde est tombé des nues, les gens étaient attachés à son image d’élu local

Nicolas Dupont-Aignan bénéficie de la confiance solide de ses administrés. Il est élu à chaque fois avec plus de 76% des voix dès le premier tour. Sous les parapluies, de nombreux habitants parlent de «trahison». Celui qui se présentait comme un rempart contre l’extrême droite a cédé aux sirènes frontistes. «Tout le monde est tombé des nues, les gens étaient attachés à son image d’élu local. Je ne peux pas accepter que ma ville soit associée au Front national, c’est viscéral», réagit une manifestante.

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Des proches du député-maire de l’Essonne ont également pris leurs distances. Son premier adjoint et directeur de campagne pour la présidentielle, Olivier Clodong, a déposé une plainte contre lui pour atteinte à son droit à l’image. L’élu apparaît sur une photo utilisée dans une lettre de Nicolas Dupont-Aignan intitulée «Les raisons d’un choix sincère pour mon pays».

Une ville «sans incident»

Dans le modeste bar qui fait face à l’église, des habitués soutiennent le mouvement contre le maire. «C’est bien, ça montre qu’on n’est pas une ville de racistes!» Quelques automobilistes crient «bravo» ou klaxonnent pour soutenir les manifestants. Cette mobilisation citoyenne semble tisser des liens dans cette ville «endormie» où la sécurité est une priorité forte. «C’est une ville très propre, sans incident. Mais il ne se passe rien, il y a peu d’activités pour les jeunes. C’est triste», indique Barbara, une Yerroise de 47 ans.

Le rassemblement mobilise également des personnalités locales d’opposition. Dans une interview au Parisien, le député-maire de l’Essonne a dénoncé «des manipulations politiques et médiatiques d’une minorité agissante» assurant que des «gauchistes viennent en bus pour protester devant ma mairie». Une accusation balayée par ses opposants. «Nicolas Dupont-Aignan a fait de Yerres une ville vitrine et, nous, on est des bibelots. Quand il nous traite d’idiots utiles du système, il insulte la majorité des habitants», assure Daphné Ract-Madoux, conseillère municipale du Mouvement démocrate qui précise «accompagner» simplement le mouvement. «C’est une ville figée, bridée qui aujourd’hui se réveille», appuie Elodie Jauneau, une élue du Parti socialiste.

Le rempart républicain fissuré

Cette mobilisation spontanée intervient au moment où le rempart contre le Front national se fissure. Ancien sénateur du département, Jean-Luc Mélenchon a refusé de trancher entre les deux finalistes de la présidentielle. Le chef de file de La France insoumise a préféré consulter ses électeurs «insoumis». Résultat: ils refusent de donner leur voix à Emmanuel Macron pour faire barrage au Front national. La droite française se déchire également sur le positionnement à adopter.

A Yerres, le message est clair. Les protestataires tiennent une banderole qui appelle à poursuivre la mobilisation «contre le Front national». «C’est un petit geste d’être venu sur cette place mais c’est important quand même. Je ne veux pas que Yerres devienne une ville Front national», s’inquiète un lycéen de 15 ans. Et Nicolas Dupont-Aignan? «Politiquement, il est mort», souffle Daphné Ract-Madoux.


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