Irak

Les Yézidis de Sindjar toujours menacés

Les déplacés n’ont pas encore regagné leurs villages. L’Etat islamique a été chassé de la région mais d’autres menaces ont vu le jour. Les escarmouches se multiplient entre combattants kurdes

La tour de guet domine une plaine jaune-beige à perte de vue. Quelques villages plats de la même couleur se confondent avec la terre. Avec sa paire de jumelles, le peshmerga de faction scrute les couleurs qui flottent sur l’horizon: «Je ne comprends rien à tous ces drapeaux différents, chaque groupe en a un spécifique. Les Hachd al-Chaabi en ont une collection; même un blanc qui n’est pas un drapeau de paix.» Tous les étendards se côtoient ici comme dans un mouchoir de poche: celui de l’Irak, de la Syrie, du PKK, de ses alliés, de Daech (l’acronyme arabe de l’Etat islamique), des peshmergas et des partis kurdes. Le massif de Sindjar et la ville du même nom, un des berceaux de la culture yézidie aux confins irakiens entre la ville de Mossoul et la frontière syrienne, suscitent la convoitise des groupes armés qui y voient une position stratégique hors pair.

Un héros local

En 2014, la ville de Sindjar est littéralement rasée par les hommes de l’Etat islamique (EI). Les peshmergas kurdes qui assurent la sécurité décampent avant l’arrivée des tortionnaires de l’EI. Une partie des 40 000 habitants du bourg parvient à s’enfuir et trouve refuge dans la montagne, le mont Sindjar. Mais les hommes yézidis qui tombent entre les mains des djihadistes sont massacrés et leurs femmes réduites en esclavage, puis vendues sur les marchés et mariées de force. Au total, 1500 Yézidis auraient été massacrés à Sindjar et 3500 femmes capturées selon les chiffres du Gouvernement kurde irakien (KRG).

Kasem Shesho est devenu le héros local: il vivait en exil en Allemagne, lorsque l’EI arrive aux portes de Sindjar en juillet 2014. Il comprend alors que la région dont il est originaire court les pires dangers et son sang ne fait qu’un tour. Il prend toutes ses économies, son fils avec lui, et retourne sur sa terre natale. Fort d’une solide expérience militaire, acquise alors qu’il servait dans l’armée irakienne, il monte une petite armée de peshmergas avec la bénédiction des autorités de tutelle kurdes. A l’arrivée de l’EI, il protège avec 17 hommes l’un des temples que les Yézidis considèrent comme sacrés, forgeant ainsi sa légende.

Assis dans son quartier général, entouré de combattants, le vétéran de 64 ans, aux cheveux teints, ressemble à un seigneur de guerre. Rattaché officiellement aux peshmergas, Kasem Shesho a fait allégeance au parti kurde de Massoud Barzani, le PDK. Il plaide pour un rattachement de la région Sindjar au Kurdistan: «Nous, les Yézidis, nous parlons kurde, nous sommes même les premiers Kurdes. Les Kurdes authentiques!» Depuis que ses hommes ne combattent plus directement l’EI, il a un nouvel ennemi: «Le PKK, c’est comme Daech.» Il doit pourtant cohabiter avec cet ennemi, qui a contribué à reconquérir Sindjar: «Leur rôle est largement exagéré, ils ont surtout tenté de se présenter en défenseurs des Yézidis pour se racheter aux yeux de la communauté internationale.»

Les peshmergas contrôlent la plupart des localités au pied du mont Sindjar et font, mollement, pression pour chasser les milices alliées du PKK, des YPG et surtout la milice locale alliée au PKK, mais formée exclusivement de Yézidis: les YBS. «Nous ne pouvons quand même pas les tuer, ce sont nos frères, des Yézidis. Ensuite, la communauté internationale verrait d’un mauvais œil une guerre fratricide. Mais ça va changer, j’attends les ordres de Barzani. En 24 heures, je peux les chasser.» Le problème, c’est qu’à moins de vingt kilomètres, de l’autre côté de la frontière, en Syrie, les YPG sont le fer de lance de l’offensive contre Daech et ont à leurs côtés le puissant allié américain. Pour le Dr Soulehmanieh, un édile local du PDK, le PKK n’a plus qu’une présence symbolique. Kasem Shesho abonde: «Plus de 400 combattants ont abandonné les YBS, dont des enfants-soldats recrutés de force.»

La ville de Sindjar a subi plus de dommages que les quartiers les plus détruits de Mossoul. En découvrant leur maison absolument dévastée, réduite à quelques murs écroulés, la famille de Nahla a décidé de s’approprier, temporairement au moins, une maison moins endommagée. «Une famille arabe y vivait. Ils ont fui ou ont été tués. Nous nous sommes installés dans leurs meubles, on n’avait plus rien», explique Nahla, 22 ans.

«Cela fait 74 massacres»

Pas d’eau courante, de l’électricité pour deux ampoules quelques heures par jour, les conditions de vie sont pénibles mais, explique Nahla, «nous sommes mieux ici que dans le camp sur la montagne». Elle a fait tatouer sur sa main, à côté de son nom, «74 Firman» (génocide en kurde): «Notre histoire est marquée par les persécutions dont nous avons été victimes depuis plus de 2000 ans. Avec les atrocités de Daech contre nous, ça fait 74 massacres.» Une petite fille enjambe les gravats, sa mère, la sœur de Nahla, demande où elle a laissé son petit frère. La gamine montre une maison en ruine: «Là-bas, maman.»

Officiellement 350 familles seraient revenues s’installer. Pourtant les rues restent obstinément vides. Pour Adlal, la mère de Nahla, l’absence d’infrastructures dissuade une partie des déplacés: «Mais il y a aussi la sécurité. A cause des problèmes entre PKK et peshmergas et avec les bombardements turcs, les gens ont peur.»

A la sortie de la ville, la route grimpe vers le massif montagneux où les Yézidis ont trouvé refuge. L’EI a essayé de s’en emparer en vain. Quelques peshmergas et des combattants des YPG/YBS (affiliés au PKK) ont fait barrage pour protéger les déplacés. Une grande partie de ces derniers est restée sur la montagne. La route fait d’interminables lacets avant d’atteindre le sommet, où une antenne désarticulée émerge d’un cratère de terre. C’est là que le 26 avril dernier, les avions turcs ont bombardé quelques positions du PKK. Mais six peshmergas ont aussi péri. Massoud Barzani, en bons termes avec le président turc Recep Tayyip Erdogan, a minimisé l’incident tout en condamnant dans les termes les plus fermes la présence du PKK.

Trois familles par tente

Une longue et large vallée s’ouvre: les tentes blanches du HCR vont jusqu’à l’horizon. De près en près, les hommes du PKK ont une guérite, un camp, une officine. Contrairement à la propagande officielle, ils ne semblent pas sur le repli ni en passe de plier bagage. «Trois familles par tente, explique Brahi Kasso, il y a encore 5000 familles ici, dans des conditions déplorables.» Il est en colère, selon lui le PDK et les peshmergas exercent des pressions sur les déplacés: «Ils veulent qu’on soit Kurde, mais nous sommes Yézidis. Ils ont un agenda politique et essaient de nous embrigader.»

Du sommet, on domine le désert syrien. La montagne longe la frontière syrienne sur des dizaines de kilomètres. Au temps de Saddam Hussein, l’armée avait installé des batteries de missiles dont certains pouvaient atteindre Israël. Les Kurdes et Bagdad ont conclu un accord selon lequel les milices chiites paramilitaires Hachd al-Chaabi ne doivent pas occuper des localités kurdes ou yézidies, mais les Hachd al-Chaabi avancent contre l’EI, y compris dans les villages yézidis. Un casus belli pour les peshmergas qui se sentent floués, mais aussi pour les Turcs qui redoutent la création, dans une région anciennement sunnite, d’un croissant chiite qui relierait Téhéran, Damas et le sud du Liban.

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