Dans un autre temps, un autre monde presque, Yohan Moussouath, jeune homme brun de 22 ans aux airs d’adolescent, poussait ses grasses matinées jusqu’au milieu de l’après-midi. Son père, Saïd, petit et râblé, partait travailler sans lui dans son entreprise de nettoyage de bateaux de croisière, sur le port de Marseille. Yohan dormait dans la maison paternelle de Marignane, amaigri et épuisé par ses nuits blanches passées à fumer du shit et à s’entraîner à «Black Ops», le 7e volet de «Call of Duty», un jeu de tir en réseau.

Depuis le 12 octobre 2014, il se lève chaque matin avant le soleil. Ses deux codétenus de la première division de Fresnes, qui dorment au-dessus de lui sur des lits superposés, ont réussi là où son père a toujours échoué. Ils le réveillent chaque jour pour le fajr, cette «prière de l’aube», qui signale les pratiquants les plus méritants. A Yohan, qui n’a jamais mis le pied dans une mosquée, ils apprennent l’arabe et lisent le Coran. Ils lui interdisent d’écouter du rap et de regarder la télévision. «Ils lui ont dit «c’est péché, tu vas regarder les belles femmes», racontent les parents, Arlette Rafaï et Saïd Moussouath, qui, chaque mois s’épuisent entre Marseille et le Val-de-Marne pour retrouver leur fils au parloir.

Délire djihadiste

Le jeune homme partage sa cellule avec un Marocain plus âgé que lui et un Polonais d’une quarantaine d’années converti à l’islam. Arrêté en mars 2013, il vient d’être condamné à six ans de détention. Ceux que l’on a appelés «les terroristes de Marignane», Yohan, son cousin et un ami, ont été jugés en décembre 2014. On avait fait de lui le «cerveau» d’une «filière», expliqué que le réseau était «en mesure de commettre à très court terme» un «attentat à la bombe» sur le territoire national. Puis «le soufflé était retombé», a admis lui-même le parquet. Le garçon s’est enfermé tout seul dans un «délire djihadiste», a écrit le juge antiterroriste Marc Trévidic dans son ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel.

Le déclic Mohamed Merah

Tout est allé si vite: Yohan quitte l’école en 6e, quatre ans après le divorce de ses parents. Il choisit de vivre chez son père – qui lui passe tout, lui offre motos et cadeaux, loin de sa mère, qu’enfant, il aimait tant. «Petit, raconte-t-elle, s’il ne sentait pas mes cheveux, il ne s’endormait pas. » Il passe par plusieurs centres éducatifs, en sort sans formation, travaille dans l’entreprise paternelle pour un salaire de 2 000 euros. Quelques mois seulement: «Il se réveillait pas, il disait qu’il était fatigué.» Il n’a jamais ouvert le Coran, ni d’ailleurs d’autres livres, ne s’est rendu que quelques jours au Maroc, il y a bien longtemps, «voir le pays de son père». Et semblait tenir surtout à sa chienne Tupak et à son perroquet Lili. Parfois, il téléphonait à sa mère, femme fragile à la peau transparente qui s’arrange comme elle peut avec son RSA: «Je m’ennuie, maman.»

D’un coup, en mars 2012, début de la folle spirale. Après les massacres commis par Mohamed Merah, Yohan en veut aux juifs, aux Américains, vante les mérites et les attraits de la charia, et entre deux McDo, tourne des après-midi entiers sur son scooter au son de chants religieux, fier de son sweat-shirt marqué «Al-Qaida Etat islamique». Le soir, il passe en boucle avec ses copains des vidéos de camps d’entraînement afghans, d’exploits de kamikazes et de décapitations. «Arrêtez de regarder ce merdier», tente le père, dépassé. Quand Yohan hisse sur le toit de la maison un drapeau «d’Al-Qaida» et pose en moudjahidin sur son compte Facebook «Ansar dine Aqmi», M. Moussouath appelle la police. «Je l’ai trop gâté, soupire-t-il dans la bâtisse que les sœurs de la Charité mettent à la disposition des familles de détenus de Fresnes. Je me suis dit qu’au moins, il faisait pas de bêtise, il allait pas braquer une femme…»

«Il réalisait pas, mon fils»

Le trio est pris en filature dès la fin 2012 : les policiers ont repéré sa fréquentation assidue de forums djihadistes. Lorsqu’ils viennent arrêter Yohan, ils découvrent au fond du jardin un petit laboratoire de chimiste (150 kg d’engrais, douze bouteilles d’eau oxygénée, de l’acétone, de l’acide sulfurique, etc.), mais aussi un mélange de nitrate, de fioul et d’ammonium prêt à exploser – le tout financé par la Carte bleue «empruntée» à son père. Sur le frigo de la cuisine, la recette de triperoxyde de tricycloacétone copiée sur Internet. Dans la maison, un arsenal: pistolets semi-automatiques, carabine, revolver, cartouches et munitions… Enfin, sur voyoucratie13@hotmail.fr, la boîte mail de Yohan (alias «Ben Laden Al-Qaida»), «un message, pouvant ressembler à une menace, visant le président Obama et son épouse».

Yohan, terroriste! Sa mère, catholique non pratiquante, ne veut pas y croire. Yohan, islamiste! Son père, qui prie par habitude, ne veut pas l’entendre non plus. «Mon frère, il était commandant de chasse dans l’armée de l’air française. L’autre, il est harki. Mon père, il était avec l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Moi, j’ai été cinq ans pilote de chasse dans l’US Air force, récite-t-il, consterné. Le monde, il est à l’envers! Il réalisait pas, mon fils. Il m’a dit «tu te rends compte papa, ils m’ont vraiment pris pour un djihadiste.» Quand le jugement tombe, le garçon éclate de rire. «C’est pas possible, répète-t-il à ses parents. Les djihadistes, c’est des professionnels.»

Les premiers mois de sa détention, entre mars 2013 et octobre 2014, seul dans sa cellule, il semble s’être fait une raison, recréant un petit univers. Quand sa chienne bull-terrier meurt, il pleure à chaudes larmes. Il demande régulièrement, au parloir, des nouvelles et des photos de son perroquet, un gris du Gabon à bec rouge, pour les accrocher sur le mur, près des images de sa «mémé». «Quand je sors, les conneries, c’est fini. Après les six ans, je fais ma vie, je travaille, je passe mon permis», a promis Yohan à ses parents dès les premiers parloirs.

«J’peux même plus écouter ma musique»

Le 12 octobre 2014, quand il n’a plus été possible de regarder «les belles femmes» à la télé ni d’écouter Sexion d’assaut, il a enfin compris. Le jeune garçon a commencé par protester auprès de ses codétenus – «Vous voulez que je regarde quoi alors, les hommes?» –, puis a fini par obéir. Mais, pendant la promenade, il téléphone à son père pour raconter la loi que lui imposent ses deux nouveaux compagnons: «Plus de jambon, Papa, la prière du matin, papa, j’peux même plus écouter ma musique, c’est péché ils disent…»

«Quelques jours plus tard, raconte le père de Yohan, j’ai reçu un appel. C’était le Polonais de la cellule de mon fils qui me disait de ne pas m’inquiéter.» Comme s’il sentait que se jouait là une forme de querelle en paternité, M. Moussaath lui a lâché ces mots furieux et menaçants: «Je te préviens, si tu obliges mon fils à faire la prière, quand tu sors… Je te préviens…»

Puis est arrivée la folie meurtrière des frères Kouachi dans les locaux de Charlie Hebdo. Trois jours plus tard, la mère de Yohan défilait sur la Canebière, à Marseille, avec sa sœur et son ami. M. Moussouath, lui, veut rebaptiser sa société «Charlie Nettoyage». Le 8 janvier, jour de deuil national, Yohan a, quant à lui, attendu que ses codétenus descendent à la promenade pour allumer la télévision et – c’est du moins ce qu’il a raconté à ses parents – observer, seul, une minute de silence. La tuerie contre Charlie, «c’est trop, c’est pourri», leur a-t-il lâché. A-t-il tenu les mêmes propos à ses codétenus?