La politique japonaise n'a jamais été aussi byzantine. Pressé de démissionner de toutes parts, le premier ministre nippon Yoshiro Mori a fini par concéder samedi en privé qu'il était prêt a partir, mais sans donner de dates, ni ouvrir sa succession. Plombé par une cote de popularité désastreuse, avec moins de 9% d'opinions favorables, Yoshiro Mori pourrait confirmer son départ, mardi, lors de la convention annuelle de son Parti libéral démocrate (PLD) à Tokyo. Tous les quotidiens de l'Archipel, à commencer par l'Asahi Shimbun, ont titré dimanche sur sa démission annoncée.

Le feuilleton Mori n'est toutefois pas terminé. Faute de s'entendre sur un successeur, le PLD au pouvoir presque sans interruption depuis la fin de la guerre semble vouloir maintenir le premier ministre démissionnaire jusqu'aux premiers jours d'avril. Cela permettrait au gouvernement de coalition qu'il dirige d'assurer le passage du budget 2001, déjà voté par la Chambre basse du parlement et assuré d'être promulgué automatiquement le 31 mars. Cela permettrait aussi à Yoshiro Mori d'assurer deux rendez-vous cruciaux: le premier avec le président américain Georges Bush le 19 mars à Washington, et le second, plus sensible encore compte tenu des litiges territoriaux entre Tokyo et Moscou, avec le président russe Vladimir Poutine le 25 mars à Irkoutsk.

Aussi aberrant que cela puisse paraître, la deuxième puissance économique mondiale s'apprête donc à affronter deux échéances diplomatiques cruciales avec à sa tête, un dirigeant privé de pouvoirs réels et décrié par tous. L'opposition japonaise, emmenée par le Parti démocrate, a d'ailleurs fait savoir qu'elle pourrait boycotter la session parlementaire en cours si Yoshiro Mori, démissionnaire, reste aux commandes encore un mois.

Cette impasse politique est d'autant plus inquiétante que les indicateurs économiques du pays du Soleil-Levant ont, ces dernières semaines, viré au rouge les uns après les autres. Le marché boursier de Tokyo est à son niveau le plus bas depuis quinze ans. La dette publique atteint le chiffre record de 125% du produit intérieur brut. Le ministre des Finances, Kiichi Miyazawa, a lui-même évoqué jeudi une possible «catastrophe». Au point que la coalition au pouvoir a dû concocter d'urgence vendredi un énième plan d'urgence peu convaincant destiné à revigorer le marché immobilier et à accélérer les restructurations bancaires.

Cette apparente vacance du pouvoir n'est pas extraordinaire au Japon où les décisions réelles, politiques et législatives, sont prises par la toute-puissante bureaucratie et par quelques Kuromaku, les caciques du PLD affairés à tirer les ficelles du Nagatacho, le quartier du parlement. Mais elle engendre aujourd'hui une paralysie de fait: aucun candidat des trois candidats pressentis pour remplacer Yoshiro Mori – le nouveau venu Koizumi, l'ex-chef du gouvernement Hashimoto et l'ex-secrétaire général du PLD Nonaka – ne semble vouloir du pouvoir à quelques semaines de difficiles élections à la Chambre haute en juillet. Le Japon en mal de réformes reste donc suspendu à l'agonie politique de Yoshiro Mori et aux convulsions de son parti.