Le départ attendu du très impopulaire premier ministre, Yoshiro Mori, vire à l'impasse au pays du Soleil-Levant. Assailli par les appels à la démission, ce dernier a de nouveau pris l'Archipel de court en déclarant lundi qu'il ne songeait pas à partir et qu'il n'est pas un «canard boiteux». La Bourse de Tokyo a aussitôt accueilli cette annonce par une nouvelle chute.

La veille, plusieurs hauts responsables de son Parti libéral démocrate (PLD) avaient pourtant affirmé que le chef du gouvernement nippon, crédité de moins de 9% d'opinions favorables, s'était finalement fait une raison. La seule question en suspens semblait être la date effective de sa démission, envisagée pour le début avril, sitôt le budget 2001 adopté. Le départ de M. Mori, critiqué pour ses gaffes et sa gestion déplorable du naufrage du chalutier Ehime Maru coulé en février par un sous-marin américain, paraissait consommé. Furieux d'être discrédité par les médias et de perdre ainsi la face, le numéro un japonais est entré en résistance à la veille de la convention annuelle de son parti qui se tient ce mardi à Tokyo. Il a confirmé qu'il rencontrerait comme prévu d'ici à la fin du mois les présidents américain, George Bush, et russe, Vladimir Poutine. Sa seule concession a été d'avancer la date de l'élection du nouveau président du PLD (poste qu'il occupe actuellement) de septembre à avril. Son départ prochain reste programmé, mais faute de candidat de compromis pour lui succéder d'autres rebondissements ne sont pas à exclure.

Déliquescence du système

La volte-face de Yoshiro Mori illustre la déliquescence du système politique nippon en général, et de la mainmise sur le PLD et sur le pouvoir en particulier. Choisi le 5 avril 2000 dans le plus grand secret pour remplacer Keizo Obuchi, décédé d'une attaque brutale, le premier ministre incarne le dévoiement d'un système basé sur le clientélisme électoral, les tractations entre factions rivales et le pouvoir de quelques kuromaku, des parrains puissants habitués au sein du PLD à faire et à défaire les chefs de gouvernement. Ces caciques sont aujourd'hui contestés par les jeunes élus et par l'opposition, qui réclament un processus transparent de désignation. Mais ils gardent une influence extrême et sont soutenus par la toute puissante bureaucratie, soucieuse de conserver ses prérogatives via l'accession au pouvoir de leaders politiques si possible malléables et peu compétents.

Cette impasse est de surcroît compliquée par le calendrier. Des élections à la Chambre haute sont prévues en juillet. Or le PLD, plombé par l'impopularité de Mori et par une série de scandales politico-financiers, risque de les perdre. Ce qui n'incite pas les espoirs du parti à prendre leurs responsabilités. Deux des noms évoqués pour le poste de premier ministre sont ceux de l'ex-secrétaire général du parti, le septuagénaire Hiromu Nonaka, et de l'ancien premier ministre Ryutaro Hashimoto. Deux dirigeants intelligents, mais perçus avant tout comme des hommes d'appareils: «L'agonie politique de Yoshiro Mori reflète le désarroi du PLD et les difficultés de la relève, confirme l'éditorialiste de l'Asahi Shimbun. Les défis que le Japon doit relever exigent un vrai leader. Or notre système est incapable d'en produire.»

Les prolongations jouées par Yoshiro Mori vont certainement accroître le fossé qui sépare l'opinion publique, en particulier dans les grandes villes, des manœuvres du Nagatacho, le quartier du parlement. Inquiète des difficultés économiques dans lesquelles est englué l'Archipel, la population urbaine – sous-représentée à la Diète – est, selon les sondages, de plus en plus tentée par les attaques anti-establishment du nationaliste et charismatique gouverneur de Tokyo, l'écrivain-politicien Shintaro Ishihara.