La Toile francophone

Youssou Ndour, une candidature plus mondiale qu’intérieure

Les médias de Dakar ont souligné le rayonnement planétaire de l’annonce de l’ambition du chanteur et patron de médias. En jugeant, sur le fond, cette postulation plutôt risquée

La disproportion étonne. Entre le rayonnement mondial de l’annonce de la candidature de Youssou Ndour à la présidentielle sénégalaise, et le peu de commentaires qu’elle a suscité dans la presse du pays. Certes, le chanteur de «Seven Seconds» a tenu sa conférence presse lundi 2, alors que commençait une grève des transporteurs qui a bien davantage occupé les esprits et les discussions à Dakar. Mais les curieux s’étonneront de cette relative discrétion des médias sénégalais, au moins ceux auquel on a accès ici – situation renforcée par le fait qu’à l’heure où ces lignes sont écrites, le site de l’Observateur, le quotidien du groupe Futurs Médias de Youssou Ndour et journal le plus lu du pays, est en maintenance.

Comme d’autres journaux du Sénégal, Walfadjiri/L’Aurore a surtout souligné l’emphase de la presse mondiale, à commencer par la française: «Rare [ment] une personnalité sénégalaise n’a été couverte par les médias français. Surtout en ce qui concerne une déclaration de candidature à l’élection présidentielle. […] De manière générale, le traitement qui en a été fait est favorable au lead vocal du Super Etoile», relève le correspondant à Paris du journal, qui précise: «Tous les traitements des médias audiovisuels ont été favorables à Youssou Ndour.»

«Youssou Ndour achève Wade à l’extérieur»

De son côté, la Dépêche diplomatique publie un bref article sur un ton peu courant pour ce site, soutenant que la candidature du musicien, bardé de ses connexions internationales, pourrait sérieusement ébranler la position du président sortant: «Youssou Ndour achève Wade à l’extérieur», note le site, ajoutant que cette postulation «aura le mérite de discréditer le président de la République du Sénégal aux yeux des institutions internationales et à ceux des dirigeants européens et américains qui se sont déjà prononcés pour le retrait de la candidature de Me Abdoulaye Wade.» Ces autorités internationales «n’hésiteront pas à mettre le prix qu’il faut pour le [Abdoulaye Wade] faire débarquer de la tête de ce pays qui a toujours été un modèle de démocratie dans toute l’Afrique», écrit encore l’auteur.

Au pays, donc, calme général à ce sujet. Proche du pouvoir, Le Soleil cite largement le nouveau candidat, sous le titre «Youssou Ndour sur la ligne de départ», et en expliquant que le chanteur «entend mettre le secret de sa réussite professionnelle au service du Sénégal».

«Youssou Ndour croit à son étoile», relève Sud, là aussi dans un article sobre, nourri pour l’essentiel de citations du discours du candidat.

Peu d’engouement

Pour le correspondant de RFI, Dakar a accueilli «sans engouement» cette annonce. Le reporter a tendu son micro notamment dans le quartier de la Medina, d’où est originaire le griot, et répercute par exemple cet avis: «Adama Coulibaly, qui tient un restaurant à la medina […], pense que l’artiste aurait dû «soutenir quelqu’un, mais pas entrer en politique». Diamé Ndour, qui est menuisier dans le quartier de Parcelles Assainies est lui aussi réticent» «Youssou est un musicien, dit-il, il faut qu’il continue sa musique, il ne peut pas gouverner».»

«C’est absurde, les Sénégalais n’éliront jamais un chanteur comme président. Quel que soit le score qu’il aura, il sera extrêmement loin des ténors de la politique», lance un autre citoyen interrogé par Afreeknews, lequel parle d’une démarche «diversement appréciée».

Cette ambition «laisse sceptiques citoyens et analystes sénégalais», pense un auteur du portail Ouestaf. info. Lequel évoque une «floraison de candidatures», et relève qu’«avant l’artiste musicien, d’autres personnalités issues de la société civile ont aussi annoncé leurs candidatures, à l’image d’Ibrahima Fall, ancien fonctionnaire de l’Organisation des Nations Unies et ancien ministre sous le régime de l’ex-président Abdou Diouf, ou encore l’Universitaire Amsatou Sow Sidibé, une des rares femmes dans la course […]».

Une candidature surprise

Il faut dire que cette candidature surprend bon nombre de Dakarois. A plusieurs reprises, le chanteur avait exclu cette hypothèse, a notamment rappelé Le Temps dans son portrait et analyse. Entendu en fin d’année à Dakar, le pronostic était plutôt que le chanteur et patron de médias – entre autres – resterait en embuscade jusqu’à la fin du premier tour, avant de mettre tout son poids contre le président Wade. Dakaractu va d’ailleurs dans ce sens: «L’annonce a surpris plus d’un observateur. L’opinion dominante pensait en effet que la star internationale s’employait à massifier son mouvement citoyen Fekkee Ma Ci Bolé dans le but de peser dans le paysage politique et de monnayer son poids contre son implication dans la gestion des affaires publiques.»

Un analyste interrogé par RFI confirme: «Selon le sociologue Djiby Diakhaté, Youssou N’Dour a pris les Sénégalais par surprise et c’est sans doute ce qui explique de telles réactions. «Le profil de Youssou qui est marqué par l’éthique et la vertu ne correspond pas à celui des hommes politiques sénégalais actuels», estime le chercheur, «et les gens craignent donc que la politique ne le corrompe».»

Dakaractu insiste sur ce dernier point: «Celui qui, pendant plus de trente ans, s’est attelé à adoucir les mœurs par sa musique, doit durcir le cuir pour ne pas finir dans l’estomac des crocodiles du marigot politique sénégalais». L’auteur se demande: «Youssou Ndour vient-il de commettre l’erreur de sa vie?». Et d’expliquer: «Le jeu en vaut la chandelle s’il gagne. S’il est l’homme le plus populaire du Sénégal, et sans nul doute le plus adulé, il aura un mal certain à transformer ses fans en électeurs. Le musicien à la formation sommaire est l’idole de millions de Sénégalais. Lui confieront-ils pour autant une chose aussi stratégique que le gouvernail de leur pays? Rien n’est moins sûr.»

Chaque vendredi, une actualité de la francophonie dans «La Toile francophone», sur www.letemps.ch

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