«Moi, c'était les vaches, lance, le souffle coupé par l'émotion, Zagorka, une jeune femme de Pancevo, ville serbe située à une centaine de kilomètres de la frontière roumaine. La chair déchiquetée de ces bêtes a été projetée par le souffle des bombes américaines jusque dans la cour de ma maison.» Les bombardements alliés qui ont détruit vendredi dernier la raffinerie de Pancevo semblent avoir fait aussi des dégâts non prévus par le commandement de l'OTAN. Depuis que la terreur s'est emparée de la majorité des quelque 200 000 habitants de cette ville, chacun se fixe sur une image emblématique de la panique. Ce peut être le bruit infernal des déflagrations, ou l'éclair qui les accompagne, ou encore l'image d'une maison en train de s'effondrer.

Pour Zagorka, le paroxysme de cette guerre qu'elle ne comprend pas se concentre dans l'image des vaches déchiquetées. Mais depuis qu'elle a passé la frontière roumaine, à Moravitza, petite ville située à l'ouest de la Roumanie, elle se sent déjà plus à l'aise. Sa destination: Timisoara, la ville symbole de la révolution roumaine de 1989, à 50 kilomètres de la frontière roumano-serbe, où elle a de la famille. «Quoi dire? se lamente-t-elle. Il y avait des jours où les sirènes se mettaient à retentir toutes les deux heures. Première chose à faire: ouvrir toutes les fenêtres et les portes de la maison, sinon le souffle des bombes risque de la faire tomber. Ensuite, se réfugier dans la cave, se mettre à genoux et prier. Il n'y a plus que Dieu et la mort.» Zagorka n'aime pas Milosevic, mais elle déteste l'Amérique et l'Occident qui l'ont chassé de chez elle.

Stanisa, un médecin de 36 ans qui habitait Virsetz, petite ville serbe située à proximité de la frontière roumaine, est lui aussi en cavale. Mais son chemin va dans l'autre sens. Parti de Vienne, ville d'exil où il a laissé son épouse et ses deux enfants, il rentre dans sa ville natale pour rejoindre ses parents. Et sa patrie, qu'il considère prisonnière de «la propagande de CNN». La perspective de se retrouver bientôt mobilisé par l'armée serbe le laisse froid. «Je suis persuadé que tous les hommes serbes vont finir par rentrer et donner un coup de main», assure-t-il d'une voix surexcitée par la fatigue du voyage. Avec, pour seul bagage, deux sacs en plastique remplis de quelques affaires prises en vitesse, il rejoindra ses parents en moins d'une heure. Que va-t-il faire dans cette Serbie dont il n'aime pas, lui non plus, l'actuel président? «Maintenant, c'est la guerre du peuple contre l'OTAN, explique-t-il. Ce n'est pas pour un parti politique que je veux me battre, mais pour les miens.»

Les douaniers roumains ne cachent pas leur admiration devant cette preuve de patriotisme. Eux, qui voient tous les jours des Sinisa traverser la frontière, se disent impressionnés par le courage de leurs «frères serbes». En dépit du discours fortement pro-occidental des autorités roumaines, les Roumains, majoritairement orthodoxes, se sentent de plus en plus solidaires de leurs coreligionnaires. Et ici plus qu'ailleurs, dans ce département de Timisoara où les échanges commerciaux et le petit trafic de frontière, naguère florissant, ont été stoppés net par l'intervention militaire des forces alliées.

Mais, comme toutes les guerres, celle qui secoue la Yougoslavie en ce moment pourrait bien bénéficier aux amateurs de gains rapides. Du côté sud-ouest de la frontière roumano-serbe, on a une longue expérience en la matière. Depuis Drobeta Turnu-Severin, ville roumaine située sur la rive gauche du Danube, la côte danubienne qui trace la frontière entre la Roumanie et la Serbie s'étend sur une centaine de kilomètres. Elle offre au regard toutes sortes de contrastes que l'on pourrait qualifier de surréalistes. D'abord le paysage montagneux du versant sud-ouest des Carpates fascine, tout comme la pauvreté des villages parsemés sur la côte déçoit. Mais, plus on avance vers l'ouest, plus les maisons changent de visage. Des villas majestueuses, pour ne pas dire opulentes, y foisonnent, au point que l'on se croirait sur la côte italienne. Cependant, l'état des routes défoncées ramène sur terre, une terre bien roumaine, le voyageur qui s'aventure jusqu'ici. On est déjà sur le territoire de prédilection de la contrebande. Pratiquée au temps de l'embargo décrété par l'ONU contre la Yougoslavie en 1992, cette activité interdite officiellement en Roumanie, se développa à l'échelle industrielle pendant le régime de Ion Iliescu. Des milliers d'embarcations transportant souvent des tonnes d'essence passaient le Danube jusqu'en Serbie grâce à la complicité des autorités locales. Les bénéfices pouvaient s'élever à des dizaines de milliers de deutsche Mark par jour, dit-on par ici.

Stoppé début 1997 avec l'arrivée au pouvoir du président chrétien-démocrate Emil Constantinescu, le trafic d'essence vers la Serbie tente de se restructurer. La pénurie qui y règne pousse déjà les Roumains, y compris la minorité serbe des villages roumains, à s'organiser. La discrétion est de rigueur, mais des sources locales confirment cette reprise. Timide pour l'instant. Et risquée à cause des gardes-frontière serbes qui n'hésitent pas à tirer en ces temps de guerre. Mais tout le monde attend ici la fin du conflit en pensant aux milliers de deutsche Mark qui pourraient à nouveau tomber entre leurs mains.