Quand les adultes s'approchent du petit groupe d'enfants qui joue entre deux cabanes d'Acteal, au cœur du Chiapas, Jeronimo se renfrogne. Il a 6 ans, de la terre sur le visage, une main sans doigts et une vilaine balafre à la saignée du coude. «Le 22 décembre 1997, raconte son père en langue indienne tzotzil, les yeux fixes sur le sol, les paramilitaires sont arrivés des autres villages vers 11 heures.» Les rafales de mitraillettes ont criblé de balles 45 corps, dont ceux de la mère et des deux sœurs de Jeronimo. C'était le plus violent des massacres perpétrés par des paramilitaires depuis le début de la guerre sale entamée après le soulèvement de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), le 1er janvier 1994. «Depuis, continue le père de Jeronimo, blessé tout comme son fils ce jour-là, nous n'osons plus travailler dans la forêt. Beaucoup de paramilitaires sont encore libres, ils ont juste caché leurs armes», affirme-t-il, levant la tête au passage d'un camion militaire sur la route bitumée qui surplombe le village.

Sept ans après le soulèvement de l'EZLN, et deux jours avant l'arrivée à Mexico d'une marche pacifique menée par le charismatique sous-commandant Marcos, c'est la principale amélioration au sein de la communauté martyre. «De nombreuses routes ont été construites, et l'électricité et l'eau potable ont été installées dans beaucoup de villages», généralise Felipe Arizmendi, évêque de San Cristobal de Las Casas, la capitale du Chiapas. «Mais l'argent investi a souvent servi à diviser les communautés», tempère un prêtre catholique anonyme. Là ou les villageois rejoignaient le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), au pouvoir pendant septante ans, jusqu'en décembre dernier, graines et aides gouvernementales arrivaient. Dans les villages zapatistes, tout comme dans la communauté résolument pacifiste d'Acteal, c'est l'aide internationale qui permet de survivre. Beaucoup n'y cultivent plus guère que le café, dont les grains au cours effondré sèchent sur le bord des routes. «Nous avons le maïs et les haricots de la Croix-Rouge, explique le président d'Acteal, Mariano Perez Vasquez, mais l'eau nous manque dès qu'il ne pleut plus.»

Dans ces conditions, même si leurs fusils restent silencieux depuis sept ans, les zapatistes ne démobilisent pas. «Nous sommes la sueur de la campagne, et beaucoup d'entre nous n'ont même pas d'école pour leurs enfants, explique, très calme, l'insurgé Sebas, au secret d'une maison de San Cristobal. Nous sommes prêts à vivre et mourir pour changer ça, et nos enfants suivront», insiste cet Indien de 20 ans, qui a reçu sa première balle en janvier 1994.

Longue «guerre de basse intensité»

Face à cette détermination, de 20 000 (selon l'Etat) à 60 000 militaires (selon Marcos et plusieurs ONG) quadrillent le Chiapas depuis 1995. Barrages, fouilles, survols aériens et compromissions avec les paramilitaires – le massacre d'Acteal s'est produit à 300 mètres d'une station de police – ont été les moyens d'une longue «guerre de basse intensité». Depuis l'arrivée du nouveau président, Vicente Fox, qui a proposé une reprise du dialogue aux zapatistes dès son arrivée au pouvoir, l'armée a certes desserré son étreinte et s'est retirée de quatre de ses quelque 180 campements de la région. Mais les zapatistes réclament la démilitarisation de trois autres points stratégiques, dont deux autour de leur fief de La Realidad. Vicente Fox fait la sourde oreille. «Il parle beaucoup, mais jamais du fond des choses, critique le pacifique Perez Vasquez, depuis un chemin boueux d'Acteal. Il ne veut pas respecter ses engagements.» Dans d'autres communautés, d'après l'organisation de défense des droits de l'homme Fray Bartolome de Las Casas, les barrages et survols d'hélicoptères à basse altitude ont repris ces dernières semaines. Dans le village de Chenalho, au moins six familles auraient été expulsées ces jours-ci par des paramilitaires, alors même que le commandant Marcos poursuivait sa marche vers la capitale.

Même harcelés, les Indiens du Chiapas soutiennent cette action dont ils guettent les résultats. Les commandants zapatistes doivent en effet défendre la semaine prochaine, en cagoule et devant les députés, un projet de loi sur les droits et la culture indigènes, rédigé lors de négociations avortées en 1996. A San Cristobal de Las Casas, où beaucoup d'entre eux vivent dans des bidonvilles, les Indiens qui vendent des poupées à l'effigie du sous-commandant Marcos semblent déjà avoir gagné une dignité. «Même leur façon de marcher a changé, estime Rafael Landerreche, de Fray Bartolome de Las Casas. Ils ne baissent plus la tête quand ils croisent les métis.»