«Vive la mort!» C'était un slogan fasciste. «La mort de notre leader est la vie pour nous», dit en écho l'organisation Al-Qaida en Irak après la mort d'Abou Moussab al-Zarqaoui. C'est aussi une manière de dire que l'élimination de l'homme le plus recherché entre le Tigre et l'Euphrate ne va rien changer, par elle-même, à la face de la guerre. A peine la disparition du Palestino-Jordanien était-elle connue qu'une bombe a tué 15 personnes à Bagdad et en a blessé 40 autres.

George Bush: «signe d'espoir»

Les Américains avaient cru en 2003 que la mort des deux fils de Saddam Hussein, puis la capture du dictateur déchu dans son trou, allaient modifier le cours irakien. George Bush lui-même est aujourd'hui plus prudent. On l'a vu, mercredi après-midi, se réjouir derrière les fenêtres de la Maison-Blanche quand il a appris la nouvelle de Bagdad - rendue publique quinze heures plus tard. Jeudi matin, il s'est fait sobre et sombre: la disparition de l'impitoyable chef islamiste est un «signe d'espoir», mais l'avenir, a-t-il ajouté aussitôt, sera dur et les Américains doivent être patients.

Une réunion se tiendra à Camp David au début de la semaine prochaine, avec les dirigeants irakiens qui ont enfin formé un gouvernement, pour tenter de reprendre la maîtrise d'événements qui échappent à l'occupant et à ses alliés. L'insécurité augmente en même temps que les effectifs de la nouvelle armée et de la police irakiennes. L'économie se délite, au point que l'Irak doit importer massivement du pétrole, alors que sa propre production disparaît dans un incroyable puits de corruption et de contrebande.

Il a fallu deux bombes de 500 livres pour éliminer Zarqaoui et son «conseiller spirituel», le cheikh Abdul Rahman, dans une maison isolée à l'est de Baqouba, capitale de la province de Diyala. Il a fallu quelques heures pour l'identifier et arranger sa face abîmée, afin de diffuser la preuve photographique de sa mort, et une image qui va devenir iconique dans le milieu djihadiste. Les forces spéciales américaines étaient sur sa trace depuis quinze jours, sur la base d'informations irakiennes et jordaniennes, alléchées ou non par la rançon promise de 25 millions de dollars. Zarqaoui avait échappé à un premier raid en mai, minutieusement décrit dans un journal militaire, Army News. Plusieurs civils avaient été tués dans une maison bombardée, alors que le leader d'Al-Qaida était à un kilomètre de là. Cette action fait maintenant l'objet d'une des trois enquêtes ouvertes depuis la «bavure» de Haditha.

Abou Moussab al-Zarqaoui était une double légende. La première version avait été créée par les Américains eux-mêmes. Cet organisateur d'un groupe terroriste, déjà condamné à mort en Jordanie, leur semblait pouvoir établir, dès 2002, un lien entre Al-Qaida et Saddam Hussein. Zarqaoui avait résidé à plusieurs reprises en Irak, et le régime, avait dit l'ex-secrétaire d'Etat Colin Powell le 5 février devant le Conseil de sécurité, ne pouvait pas l'ignorer. Amman avait envoyé des demandes d'extradition auxquelles Bagdad n'avait même pas répondu.

Après l'invasion en mars 2003 et le début d'une résistance dont le Pentagone n'avait pas prévu l'intensité, le Palestino-Jordanien a acquis une autre utilité. C'était un épouvantail dont la violence même pouvait servir de repoussoir: les Irakiens, disaient les Américains dans leur propagande, ne devaient pas s'associer avec un étranger qui tuait aveuglément, et incitait ouvertement à la haine de la communauté chiite. Cet effort a pris son essor après la destruction de l'immeuble de l'ONU à Bagdad en août 2003, revendiquée par le groupe Zarqaoui, et qui a coûté la vie à Sergio Vieira de Mello.

Ces tentatives n'ont guère porté de fruits. Le chef local d'Al-Qaida avait organisé depuis longtemps ses réseaux de résistance, à Bagdad même, et les services britanniques l'avaient dit. Zarqaoui, par ailleurs, a constamment utilisé sa violence extrême, dont les Américains pensaient qu'elle serait répulsive, comme sa propre arme de propagande. Les conflits qu'il aurait eus avec d'autres groupes sunnites - qui ne sont pas en reste dans les moyens utilisés - n'ont jamais été prouvés.

Un «monstre»

Même les décapitations filmées ont atteint leur objectif de propagande et de recrutement. Y compris hors du monde musulman. Stan Bigley, le frère d'un ingénieur britannique exécuté ainsi en octobre 2004, s'est félicité hier de la disparition d'un «monstre». Mais le père de Nicholas Berg, le jeune Américain décapité par la main même de Zarqaoui, dit la CIA, ne voit dans le supplice de son fils que la responsabilité de George Bush: Michael Berg est devenu aux Etats-Unis l'un des adversaires les plus acharnés de la guerre en Irak.