Grande interview

Zeid Ra'ad al Hussein: «Je pars avec la conscience claire»

Le prince jordanien Zeid Ra’ad al-Hussein achève son mandat de quatre ans à la tête du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme et passe le témoin aujourd’hui même à Michelle Bachelet, ex-présidente du Chili. Pour sa dernière interview, il confesse que gérer ses émotions face à des victimes de graves violations des droits humains est parfois difficile

Après quatre ans au poste de haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad al-Hussein tire sa révérence aujourd’hui. Lui succède l’ex-présidente du Chili Michelle Bachelet.

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Le prince jordanien n’a laissé personne indifférent. Pour les uns, il fut la voix digne et véhémente nécessaire pour clouer au pilori les Etats et dirigeants politiques prêts à violer impunément les droits humains. Jeudi, il estimait par exemple que la lauréate du Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi aurait dû démissionner face au nettoyage ethnique des Rohingyas perpétré par les militaires birmans en guise de protestation. Pour les autres, il a indisposé ceux qui plaident pour une approche plus consensuelle et coopérative. Il livre au Temps sa dernière interview.

Vous achevez votre mandat de haut-commissaire à un moment où les droits de l’homme sont pris d’assaut. Quel bilan tirez-vous de vos quatre ans au Palais Wilson?

C’est à la société civile d’évaluer mon bilan. Ce que je pense avoir réussi, c’est d’avoir repris le Haut-Commissariat là où celle qui m’a précédé, Navi Pillay, l’a laissé et continué à soutenir les Etats membres de l’ONU en leur fournissant assistance technique et formation. Nous avons fait de notre mieux pour apporter notre soutien aux mécanismes de protection des droits de l’homme. Via des experts, nous avons sensibilisé les Etats aux changements intervenus dans l’interprétation du droit international. Nous sommes aussi allés là où nous n’avions pas toujours été très présents. Pour la première fois dans l’histoire de l’ONU, nous avons publié un rapport sur le Cachemire en dépeignant la situation aussi bien du côté indien que du côté pakistanais. Nous avons demandé des enquêtes sur le Nicaragua et le Venezuela et un accès à ces deux pays. Nous avons jeté une lumière nouvelle sur des Etats qui ne font pas souvent l’objet de discussion au sein des Nations unies. Le Haut-Commissariat a constamment mis devant leurs responsabilités les membres permanents du Conseil de sécurité. Il ne peut être accusé de s’en être pris qu’aux petits Etats et d’avoir ignoré les grandes puissances.

Certains vous admirent pour avoir osé dénoncer avec force des leaders politiques comme Donald Trump et Viktor Orban. D’autres vous accusent d’en avoir trop fait, de n’avoir pas tenté une approche plus constructive.

J’ai rompu une promesse que je m’étais faite: celle de ne pas m’en prendre personnellement aux responsables politiques d’un Etat. Je l’ai confessé publiquement. J’avais dit en entrant en fonction que même si le haut-commissaire, son bureau et ses collaborateurs étaient l’objet d’attaques verbales, je m’en tiendrais à la substance. J’ai rompu ma promesse. Je l’ai fait car je ne pouvais accepter que des démagogues accusent des communautés vulnérables de tous les maux de la société par des moyens douteux. Je ne le regrette pas. Je ne voulais pas devenir comme ces politiciens qui soudainement commencent à faire preuve de courage et de sagesse une fois qu’ils ont quitté leur fonction. J’ai longtemps représenté le gouvernement jordanien, j’ai occupé diverses fonctions au sein de l’ONU. J’ai pris conscience qu’on ne persuade pas un gouvernement de changer d’attitude sans utiliser tous les moyens à disposition. Or on m’accuse d’avoir été trop focalisé sur la diplomatie publique. Hausser le ton en public n’empêche en rien d’agir en coulisses, ce que nous faisons sans cesse. Si l’on veut faire comprendre aux Etats qu’on a des moyens de pression, il faut leur dire que si la diplomatie privée ne suffit pas, on est prêt à s’exprimer publiquement. Sinon, on le constate dans de nombreux cas, certains leaders vous écoutent poliment, mais finissent par vous ignorer.

Des voix, minoritaires, estiment néanmoins que vous avez affaibli le système censé promouvoir la coopération en matière de droits humains.

Ceux qui affaiblissent le système, ce sont les autocrates et les dictateurs qui commettent de graves violations des droits de l’homme, qui privent les gens d’une réelle protection sociale et de procès équitables.

D’où vous vient ce besoin de dénoncer publiquement?

Ma première expérience après avoir quitté la diplomatie jordanienne a été en ex-Yougoslavie, où j’ai passé deux ans pour l’ONU. J’y ai vu en direct comment le nationalisme ethnique peut détruire une société, une communauté. Ce fut un épisode très cruel. L’ONU s’est trouvée dans des situations où elle est restée silencieuse et n’aurait jamais dû l’être. Depuis ce moment, j’ai pris conscience que l’on ne peut plus garder le silence dans de telles circonstances. Je préfère commettre des erreurs que de ne pas parler. J’ai eu la chance ici à Genève de trouver des collaborateurs au Haut-Commissariat qui étaient sur la même longueur d’onde. Cela a facilité la transition de ma fonction de diplomate à haut-commissaire.

Vous avez annoncé ce printemps que vous n’alliez pas convoiter un second mandat pour ne pas devoir vous mettre à genoux pour supplier les membres permanents du Conseil de sécurité. Quelles ont été les pressions que vous avez subies?

Je vais peut-être vous étonner. Mais la plus grande pression, ce n’est pas celle qui est exercée par les Etats. C’est plutôt celle que vous ressentez quand vous avez le sentiment de ne pas en faire assez pour les victimes qui souffrent grandement des violations des droits de l’homme. Ce sentiment de décevoir les victimes en raison d’un manque de moyens et non de volonté est horrible. Beaucoup d’entre elles attendent de nous que nous les libérions de leurs souffrances. Je le vois tous les jours sur les réseaux sociaux, des vingtaines de personnes me demandent: «Pourquoi n’avez-vous rien dit de notre situation au cours des trois derniers jours?» C’est dur. Le Haut-Commissariat a fait de son mieux. Pour ma part, j’ai la conscience claire. Si le prix de mon interventionnisme est de ne pas obtenir un second mandat, ce n’est qu’un prix minimal. De nombreux défenseurs des droits de l’homme sont en prison, torturés parce qu’ils font ce qu’il importe de faire. Ce sont eux les vrais héros, des gens qui ont un énorme impact dans le monde. Pour nous, c’est très important de les soutenir.

D’un point de vue émotionnel, comment avez-vous vécu votre mission?

Quand j’ai commencé mon travail, je pouvais tout à fait garder le contrôle de moi-même quand j’entendais une victime livrer un témoignage très émouvant. Je me souviens d’avoir écouté une femme au Sri Lanka qui nous disait avoir été violée par un certain nombre de policiers voici trente ans. Elle pleurait à chaudes larmes. J’ai pu l’écouter en me contenant, mais vers la fin je sentais que les émotions commençaient à m’envahir. De fait, plus j’entends ce type de témoignages, moins j’arrive à rester stoïque. J’imagine que ceux qui travaillent dans le secteur des droits de l’homme et de l’humanitaire vivent la même chose. Au Mexique, j’écoutais un jour les témoignages de familles de 43 étudiants qui avaient été enlevés. Peu après, lors de plusieurs interviews, j’arrivais à peine à m’exprimer car j’étais trop affecté par ce que j’avais entendu.

N’apprend-on jamais de l’histoire? A voir resurgir les nationalismes et les extrêmes droites en Europe, est-on condamné à replonger dans de nouveaux conflits?

Je suis inquiet de voir ce qui se passe en Europe, en Italie, en Autriche, en Hongrie, en Pologne, en Slovaquie, au Danemark voire en Suède. Or l’Europe, qui a été à l’origine des deux guerres mondiales et qui a connu des violences extrêmes, a été le fer de lance de la construction de l’architecture des droits de l’homme. C’est pourquoi il est encore plus douloureux d’entendre les populistes, les démagogues et certains leaders européens et de constater qu’ils semblent avoir oublié que ce national-populisme a mené à des guerres. J’ai eu l’occasion d’en parler à des amis polonais et hongrois. Où veulent aller les partis Droit et Justice en Pologne et Fidesz en Hongrie en démantelant le système judiciaire, en insistant sur les prérogatives excessives de la majorité (majoritarianism)? Pour moi, c’est clair. La démocratie illibérale (telle que promue par Viktor Orban) n’existe pas. Elle est soit libérale, soit elle n’existe pas. Or l’Europe doit être la sentinelle qui montre le bon exemple. Car à mes yeux, aucun pays n’est à l’abri et peut être détruit en une voire deux générations par des leaders politiques irresponsables. Tout pays est en mouvement perpétuel et doit s’atteler à maintenir vivantes ses institutions démocratiques et à les renforcer.

Pour vous, l’ONU reste indispensable.

Oui, elle est l’exact opposé de ce que prônent les nationalistes. Aux Nations unies, la diversité des origines fait que la nationalité des collaborateurs n’est pas un facteur vous rendant supérieur au voisin. Ceux qui estiment que l’ONU, ce ne sont que de longues réunions inutiles et des fonctionnaires surpayés se trompent. Quelques semaines avant que je visite Tripoli l’an dernier, plusieurs collaborateurs du Haut-Commissariat s’y sont rendus pour préparer le terrain. Ils ont été arrêtés par une milice. L’un des membres du groupe armé a tiré avec un lance-grenades sur leur véhicule, mais le projectile n’a par chance pas explosé. Ils étaient à quelques millisecondes de la mort. Ils ont continué leur travail comme si de rien n’était. C’est pourquoi je dis aux critiques de l’ONU: dans quelle mesure êtes-vous prêts à faire leur travail?

Vous avez été très critique à l’égard du président des Etats-Unis, Donald Trump.

Qu’ils aient eu une administration démocrate ou républicaine, les Etats-Unis ont, au cours des 70 dernières années, toujours considéré les droits de l’homme comme une part intégrante de leur politique étrangère. Cela semble être moins le cas dans l’administration Trump. La politique de séparation des enfants de leurs parents immigrants à la frontière mexicaine a causé énormément d’anxiété. En donnant le mauvais exemple, les Etats-Unis et l’Europe facilitent la tâche des Etats n’ayant aucun intérêt dans la défense des droits de l’homme pour justifier leurs actes.

Dans les années 1990, vous avez joué un rôle majeur dans la création de la Cour pénale internationale (CPI). Aujourd’hui, les espoirs autour de la justice pénale internationale semblent avoir été douchés. Qu’est-ce qui a dérapé?

Il n’y a pas eu de dérapage. En juillet 1998, nous avons négocié quelque chose d’historique à Rome. Nous voulions changer un élément central du comportement humain constaté au cours des 8000 dernières années. Nous avons sans doute été trop exubérants et naïfs de croire que des avocats et des diplomates changeraient le monde du jour au lendemain avec l’adhésion d’Etats au Statut de Rome. Le monde politique prend du temps à changer. Mais la cause est loin d’être perdue. Elle avance. Des équipes d’avocats, de journalistes et d’activistes sont en train de collecter des preuves à travers le monde entier. Ceux qui croyaient pouvoir violer les droits de l’homme en toute impunité doivent se rendre à l’évidence. Ils ne seront plus tranquilles.

La Suisse, selon vous, a joué un rôle majeur dans la création de la CPI…

Oui, j’ai beaucoup apprécié la contribution de la Suisse sur le plan tant intellectuel que légal. Quand je dirigeais les négociations sur la définition de ce qui constituait chaque acte criminel, nous étions totalement bloqués. Sans l’ingéniosité de la Suisse (et des Etats-Unis) et de son représentant Valentin Zellweger (actuel ambassadeur de Suisse auprès de l’ONU à Genève), nous serions restés dans une impasse. L’ADN de la Suisse est donc présent dans la CPI et son statut.

On dit que vous avez renoncé à votre titre de prince pour devenir haut-commissaire. Allez-vous le reprendre?

Je n’y ai pas renoncé. Ce titre n’a simplement aucune utilité dans le cadre onusien.

Qu’allez-vous faire de votre nouvelle «liberté»?

Je compte écrire un livre. J’ai pu le constater à New York lors de ma dernière visite à l’ONU. Tout le monde était gentil avec moi (rires). Et puis mon épouse m’a déjà inscrit à un cours de cuisine pour me permettre de débrancher complètement. Cela fait déjà un certain temps que je regarde des émissions culinaires à la télévision. Je vais rester à New York pour un certain temps. Vous me reverrez toutefois à Genève en octobre. L’Université de Genève va me décerner un titre honorifique.


Questionnaire de Proust

Si vous deviez changer quelque chose à votre biographie?

J’aurais aimé avoir le talent de bien jouer au piano, d’être un grand joueur d’échecs et d’être un coureur de demi-fond capable de participer aux Jeux olympiques.

Plutôt jazz ou musique classique?

J’aime tous les genres de musique, mais j’écoute davantage du classique.

L’endroit où vous vous sentez le mieux?

Dans l’écriture.

Quel talent n’aurez-vous jamais?

Savoir chanter.

Genève, en une phrase?

Le trafic. Je plaisante! C’est une ville magnifique.

Le Moyen-Orient en deux mots?

Muddle («confusion») East.


Profil

1964 Naissance à Amman, en Jordanie.

1987 Diplômé de l’Université Johns-Hopkins de Baltimore (Etats-Unis).

1993 Doctorat en philosophie à l’Université de Cambridge.

1994-1996 Chargé des affaires politiques au sein de la Force de protection des Nations unies en ex-Yougoslavie.

2000-2007 Représentant permanent de la Jordanie auprès de l’ONU à New York.

2007-2010 Ambassadeur de Jordanie aux Etats-Unis.

2014 Préside pour un mois le Conseil de sécurité.

2014-2018 Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme.

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