Nations unies

Zeid Ra’ad Zeid al-Hussein, le prince des droits de l’homme

Le Jordanien succède à Navi Pillay à la tête du Haut-Commissariat aux droits de l’homme. Crédité d’une excellente réputation, le prince n’ignore rien des difficultés qui l’attendent

des droits de l’homme Le prince

Zeid Ra’ad Zeid al-Hussein succède à Navi Pillay à la tête du Haut-Commissariat aux droits de l’homme. Crédité d’une excellente réputation, le Jordanien n’ignore rien des difficultés qui l’attendent

Diplomates, représentants d’ONG et journalistes… tous se retrouveront nombreux, le 8 septembre prochain, sous la fresque de Miquel Barceló de la salle XX du Palais des Nations pour tendre l’oreille vers la tribune. Leur curiosité sera double: le discours d’ouverture de la 27e session du Conseil des droits de l’homme, bien sûr, mais sans doute plus encore celui qui le prononcera, le prince Zeid Ra’ad Zeid al-Hussein. Ce lundi-là, le Jordanien étrennera son costume neuf de haut-commissaire aux droits de l’homme dans l’arène onusienne genevoise. A 50 ans, il succède à Navi Pillay, dont le mandat vient de s’achever après six ans de règne au Palais Wilson, le siège du Haut-Commissariat.

Lorsque Ban Ki-moon a désigné le prince Zeid Ra’ad Zeid al-Hussein pour remplacer l’énergique Sud-Africaine en juin dernier, l’Assemblée générale a approuvé sa nomination comme un seul homme, tous groupes géographiques confondus. «Je serai le premier haut-commissaire issu du continent asiatique et des mondes arabe et musulman. Cela reflète l’engagement de la communauté internationale pour cet important dossier et sa volonté de le faire progresser sur ce continent comme dans d’autres régions du monde», avait-il alors déclaré l’air pénétré derrière ses petites lunettes professorales, jusqu’à ce qu’une salve d’applaudissements colore ses joues et fende sa bouche d’un sourire.

S’il est encore peu connu à Genève, qu’il n’a fréquentée que le temps de quelques réunions, le Jordanien est précédé par sa réputation flatteuse. Il s’y installe pour quatre ans avec son épouse, la princesse Sarah Zeid, une Américaine d’origine au charme britannique, engagée dans le domaine de la santé maternelle, et leurs trois jeunes enfants. La Mission Suisse a été mise à contribution pour les aider dans leurs démarches. On dit par ailleurs le prince bien introduit au Département ­fédéral des affaires étrangères à Berne et il entretient de solides contacts avec Peter Maurer, le président du Comité international de la Croix-Rouge. Au Palais Wilson, on se réjouit de son arrivée; il était, de tous les candidats en lice, celui que Navi Pillay souhaitait voir prendre sa suite.

«Bon choix. C’est un défenseur engagé des droits de l’homme et du droit international», a twitté à sa nomination Gérard Araud, l’ambassadeur de France auprès de l’ONU à New York. «Il va bénéficier dès ses débuts d’une très grande marge de confiance», confirme un autre diplomate qui le connaît.

Son CV, d’abord, est charpenté par deux décennies de carrière diplomatique. Né à Amman en 1964, le Jordanien est diplômé de l’Université Johns Hopkins aux Etats-Unis, et de Cambridge (PHD en histoire) en Grande-Bretagne. Il a débuté sa carrière aux affaires politiques à la Force de protection de l’ONU en ex-Yougoslavie en 1994. Depuis, il n’a cessé d’enchaîner les mandats onusiens, tout en servant le Royaume hachémite, en tant que représentant auprès de l’ONU à New York (2000-2007 puis 2010-2014) ou d’ambassadeur à Washington (2007-2010).

Entre autres casquettes, en 2004, il porte celle de «conseiller du secrétaire général sur l’exploitation et les abus sexuels». L’année suivante, il publie un rapport d’enquête sur les dérapages des Casques bleus dans ce domaine qui fait grand bruit et préconise la tolérance zéro. Plus tard, il a pris la tête du Comité consultatif du Fonds de développement pour la femme (Unifem). Il s’est aussi impliqué avec énergie dans les travaux des Small 5, ce groupe de petits pays, dont la Suisse, qui a planché sur une réforme du Conseil de sécurité. Après avoir présidé le Conseil, en janvier dernier (photo), il a été l’une des chevilles ouvrières de la résolution 2139 sur l’accès de l’aide humanitaire en Syrie, dont il s’est ému à grands cris de la tragédie et des répercussions qu’elle a sur son pays, la Jordanie. «Nous avons toujours été frappés par son grand professionnalisme», dit, en «louant sa conscience morale», le représentant d’un pays membre du Conseil de sécurité.

Etait-ce un péché d’ambition et de jeunesse? En 2006, Amman l’a porté candidat à la succession de Kofi Annan, au poste de secrétaire général de l’ONU. Il n’avait que 42 ans, et sans doute jugé trop peu contrôlable par les grandes puissances, il avait été écarté de la course remportée par Ban Ki-moon.

Rompu aux rouages de l’ONU, le diplomate au bouc soigné passe aussi pour un fervent partisan de la justice internationale. Il est crédité d’être l’un de ceux qui mit la Cour pénale internationale (CPI) sur les rails pour avoir été, de 2002 à 2005, le tout premier président de son organe de gouvernance, l’Assemblée des Etats parties au Statut de Rome. «Il a fait un travail remarquable à une époque où elle était l’objet d’une opposition farouche des Etats-Unis, de la Chine, de l’Iran ou d’Israël. En quelques années, il a contribué à lui donner un caractère incontournable», se remémore Philippe Currat, avocat et secrétaire général du Barreau pénal international.

A son instigation, la Jordanie a ratifié le Statut de Rome, une exception dans le monde arabe. Puis, lors de la Conférence de révision des statuts de la CPI à Kampala en 2010, le prince Zeid a présidé le groupe de travail sur le crime d’agression. Le juriste genevois l’a observé à la manœuvre: «Alors qu’on était loin de la majorité requise, la définition du crime d’agression – qui rend la CPI compétente à son égard – a été adoptée par consensus. Cette victoire diplomatique lui doit beaucoup. C’est un bosseur. Il est à l’écoute, il sait provoquer les débats tout en évitant les clashs irréversibles. Cette capacité de dialogue lui sera essentielle pour faire progresser les droits de l’homme.»

De fait, au-delà de son parcours, le prince est apprécié pour ses qualités humaines. Ceux qui l’ont approché le jugent vif d’esprit et accessible. Sans chercher les feux de la rampe, il est habile à discourir, et le premier à s’égayer des plaisanteries qu’il distille pour décrisper les atmosphères compassées. «Tout en prenant très au sérieux son métier, lui-même ne se prend pas au sérieux. Ces deux traits de caractère le distinguent passablement de ses collègues diplomates», commente un ami. «C’est un idéaliste, il peut parfois s’échauffer. Mais il a suffisamment l’expérience du monde réel», ajoute-t-il.

A ceux que déconcerte sa filiation avec une dynastie arabe, le prince Zeid rétorque avec bonne humeur: «Je ne suis pas cette sorte de prince-là. Je suis complètement fauché!» Mais il est bien de sang royal. Sa mère, une Suédoise, dont il a hérité le teint clair et la finesse de trait, a épousé le prince hachémite Ra’ad bin Zeid, prétendant sur le papier au trône irakien. Un câble américain éventé par WikiLeaks rappelait que ce dernier, alors enfant, était en vacances en Suisse avec sa mère, lorsque le roi Faysal II, un cousin paternel, a été assassiné avec ses proches à Bagdad en 1958. Les rescapés ont trouvé refuge chez leurs parents de Jordanie. Le nouveau haut-commissaire aux droits de l’homme est un cousin éloigné d’Hussein, le défunt père de l’actuel roi jordanien Abdallah II.

«Comme nous tous envers nos capitales, le prince Zeid est loyal envers Amman. Mais cette loyauté n’équivaut pas à de l’esclavage», estime un confrère diplomate. Du côté de la Mission de Jordanie à Genève, on se refuse à toute vantardise: «Il n’a pas été nommé en tant que Jordanien. La question de son indépendance est pour nous très sensible.»

Si ses états de service sont indiscutables, la latitude que le nouveau haut-commissaire, arabe et musulman, se donnera pour empoigner les questions qui fâchent dans sa région d’origine, brasier ardent pour les droits de l’homme, est, elle, source d’interrogations au sein des ONG actives à Genève. Crises du Proche-Orient, questions d’orientation sexuelle, diffamation des religions… «Les attentes sont nombreuses, commente un habitué du Palais des Nations. Navi Pillay laisse un héritage solide. Il devra le faire fructifier.» «Il est assez indépendant d’esprit pour tenir son rôle sans se faire accaparer par l’un ou l’autre camps», évalue son ami. Philippe Dam, représentant de Human Rights Watch au Conseil des droits de l’homme, estime que les travaux passés du prince Zeid constituent une «bonne base». Mais il attend de voir: «A un moment où les gouvernements de sa région montrent une volonté de réduire la société civile au silence, il devra faire la preuve de sa capacité à les dénoncer.»

Le conflit israélo-palestinien sera un autre dossier ultrasensible pour le Jordanien. Il a valu à Navi Pillay, accusée de partialité, l’animosité d’Israël et une réprobation à peine masquée de Washington. «Nous espérons ouvrir une nouvelle page avec le Haut-Commissariat et le haut-commissaire lui-même», indique, pour l’heure, une Mission d’Israël dans l’expectative.

Charge de travail, pressions, critiques et crises aiguës… le prince Zeid n’ignore rien des difficultés qui l’attendent à Genève. Avant de faire ses valises, il a confié à son ami: «Je vais essayer de faire de mon mieux.»

«Il est à l’écoute, il sait provoquer les débats tout en évitant les clashs irréversibles. Cette capacité de dialoguelui sera essentielle»

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