afrique du Sud

Zelda la Grange, l’assistante très particulière de Nelson Mandela

Fille d’Afrikaner pro-apartheid, à 23 ans, Zelda la Grange est devenue la secrétaire de Nelson Mandela à son élection en 1994. Elle est restée à son service jusqu’à sa mort et publie aujourd’hui Good Morning, Mr Mandela, le récit de sa formidable expérience

de sa vie L’homme

Fille d’Afrikaner pro-apartheid, à 23 ans, Zelda la Grange est devenue la secrétaire de Nelson Mandela à son élection en 1994. Elle est restée à son service jusqu’à sa mort et publie aujourd’hui le récit de sa formidable expérience

Zelda la Grange n’a jamais pensé qu’elle pourrait érafler le mythe, ne serait-ce qu’en lui rendant sa part d’humanité. C’est pourtant bien un risque auquel elle s’est exposée en publiant le récit de ses dix-neuf années de vie partagée avec le Sud-Africain de tous les superlatifs, Nelson Mandela.

En 1995, par un confondant concours de circonstances, cette fille d’Afrikaners est entrée au service du premier président noir de l’Afrique du Sud en tant que secrétaire (photo). Elle avait alors 23 ans et l’a assisté jusqu’au jour de sa mort, le 5 décembre dernier. «Il a toujours dit que chacun était libre de se souvenir de lui comme il le souhaitait. Et son héritage est bien trop vaste pour que qui que ce soit puisse l’égratigner», se défend Zelda la Grange, forte carrure et blondeur savamment méchée.

Parce qu’elle a fréquenté au plus près et durant si longtemps le héros de la lutte contre l’apartheid, son livre, Good Morning, Mr Mandela*, programmé ces jours en sortie mondiale, donne à découvrir l’homme au-delà de l’idole universellement révérée. L’ouvrage n’a pas de prétention littéraire, mais il est nourri de mille anecdotes et détails qui en rendent la lecture à la fois douce et amère. Douce, parce que le formidable parcours de la jeune dactylo raciste, dans une Afrique du Sud qui se cherche encore après avoir échappé au pire, a des allures de rédemption. Douce, aussi, parce que l’affection que Zelda la Grange portait à Nelson Mandela affleure à chaque page. Elle le dépeint dans la grandeur de ses multiples qualités, qui s’exprimaient autant dans le quotidien de la vie que lors de ses apparitions publiques. «J’ai pris soin de lui comme il a pris soin de moi, avec sincérité. Entre nous, c’était tout à fait naturel», confie-t-elle, assise, le dos bien droit, dans le fauteuil du discret hôtel parisien où elle reçoit Le Temps. Elle ajoute: «S’il n’y avait qu’un mot pour le décrire, ce serait le respect. Respect pour soi-même et pour les autres, quelles que soient leurs croyances, la couleur de leur peau ou leur richesse. Nelson Mandela respectait toutes les créatures vivantes.»

Si des piques plus acides se dégagent de son livre, c’est parce qu’en filigrane de sa propre histoire, Zelda la Grange raconte aussi l’homme qu’elle a servi dans ses faiblesses, les nobles et les moins nobles. Elle a été le témoin privilégié de l’amour éperdu que Nelson Mandela vouait à Graça Machel, la veuve du président mozambicain Samora Machel. Après une période d’idylle clandestine, il l’a épousée en juillet 1998, le jour de ses 80 ans.

Mais ni mieux ni moins bien que le commun des mortels, il a, lui aussi, ployé sous le fardeau de la vieillesse. Les trois dernières années de sa vie ont été particulièrement douloureuses, pour lui et pour son entourage: «Les gens imaginaient qu’il resterait éternellement fort, et il ne voulait décevoir personne. Il lui a été difficile d’admettre qu’il n’était plus aussi robuste qu’avant, c’était très frustrant.» Avec l’âge et la fatigue, il renonce à achever l’écriture de ses Mémoires, qui auraient dû être une suite à Un Long Chemin vers la liberté, le récit de ses années de militantisme et d’emprisonnement. Et il développe des manies, comme celle d’acheter, encore et encore, des dictionnaires, petit subterfuge pour s’affranchir du poids de son existence le temps d’escapades dans des librairies ordinaires.

Déifié de son vivant, Nelson Mandela a été constamment harcelé, parfois même abusé. Et le militant de la réconciliation n’est pas parvenu à tenir sa propre famille à l’abri des querelles intestines. Zelda la Grange ne cache pas qu’elle avait des relations tendues avec cette dernière, en tout cas avec certains de ses membres qui goûtaient peu sa proximité avec leur patriarche. Mais elle réfute avoir voulu régler des comptes par écrit: «Je sais qu’il y a des livres en cours de préparation du côté de la famille. Ils doivent eux aussi raconter leur version de l’histoire.»

Lorsqu’elle a approché Nelson Mandela pour la première fois à Cape Town, la toute jeune femme était corsetée par sa culture de Sud-Africaine blanche élevée à l’ère du racisme institutionnalisé. Elle avait encore tout à apprendre de la vie. Vu par son milieu, le plus vieux détenu politique du monde, aussi libre qu’il fut quatre années après sa sortie de prison, restait un «terroriste». Lui avait à l’époque 75 ans. Il venait de se faire élire président, prêchait le pardon en promettant l’avènement d’une Nation arc-en-ciel. C’est à ce titre, notamment, qu’il avait tenu à ce qu’une Afrikaner fasse partie de son équipe rapprochée.

Zelda la Grange, aujourd’hui âgée de 43 ans, a entamé la rédaction de son livre en 2009; elle n’a jamais pris de notes, mais elle a une mémoire précise. «Nelson Mandela a toujours su que je l’écrivais. Il plaisantait en disant qu’il serait curieux de le lire. Mais bien évidemment, je ne l’aurais jamais publié de son vivant.»

Dans son cerveau, dit-elle, «le processus s’est mis en marche le jour où je l’ai rencontré». Nelson Mandela a la délicatesse de s’adresser à elle en afrikaan, sa langue maternelle. «Il m’a fallu une année pour commencer à comprendre des choses, et encore une année ou deux pour changer véritablement.» Zelda la Grange s’éprend alors irrémédiablement de celui qu’elle n’appellera plus désormais que khulu, grand-père en xhosa. Lui l’a rebaptisée Zeldina, sa petite Zelda. L’attachement de cette dernière n’est pas romantique, il est inconditionnel et irradiant au point de convertir son entourage, sa famille et ses amis à la foi en une Afrique du Sud multicolore.

Les manifestations auxquelles la publication de Good Morning, Mr Mandela vient de donner lieu en Afrique du Sud ont réveillé des émotions. Zelda la Grange porte encore le deuil de l’homme auquel son destin était lié, et avec lui, celui d’une vie intense en péripéties et en fréquentations ébouriffantes, des Clinton à Bono en passant par Morgan Freeman ou Oprah Winfrey, pour les plus fidèles.

Son livre ne l’évoque pas, mais elle se remémore que Nelson Mandela «appréciait beaucoup la Suisse». Elle-même l’a accompagné plusieurs fois à Genève, et à Lausanne, «une ville très spéciale», alors qu’il était encore président et que l’Afrique du Sud voulait décrocher l’organisation des Jeux olympiques. «Vous avez en Suisse des pratiques politiques très intrigantes, n’est-ce pas?», se souvient-elle dans un sourire.

Son existence, reconnaît-elle, était faite de «privilèges»: rencontres au sommet, résidences de luxe, vols first class aux quatre coins de la planète. Mais la disponibilité qu’exigeaient ses fonctions fut dévorante. Prévenant, Nelson Mandela n’en était pas moins d’une implacable exigence. «Bien sûr, nous nous sommes disputés! Il n’hésitait pas à me discipliner. Il était très ferme avec les gens, parfois même quand cela ne le regardait pas.» Comme lorsqu’il sermonnait les gens dont l’embonpoint lui paraissait excessif. «Lui-même s’était forgé une telle discipline qu’il attendait que tous soient irréprochables», ajoute Zelda la Grange.

L’expérience a englouti sa jeunesse; le rythme était exténuant. Il l’a «coupée de la vie», écrit-elle dans son livre. Elle ne s’est pas mariée, n’a pas eu le temps d’avoir des enfants. Son travail, en réalité, ne correspondait à aucun titre, aucun cahier des charges précis. Elle était tout à la fois secrétaire, loyale servante, récolteuse de fonds pour les œuvres caritatives et tigresse protectrice, érigée en rempart contre la pression écrasante venue de l’extérieur. «S’occuper de Nelson Mandela n’était qu’une petite partie. Le gros du travail, c’était le reste du monde, toutes ces personnes qui se rendaient à son bureau en pensant être les seules. Mais 5000 autres avaient exactement les mêmes sollicitations, au même moment.» Elle-même a personnellement souffert des approches intéressées. Elle en a conçu un certain cynisme et une disposition imparable à démasquer les agendas cachés.

Durant toutes ces années, à son réveil, au moins un jour sur deux, elle a songé à abandonner. Nelson Mandela lui disait bonjour de son grand sourire, et tout repartait. «Pensez-y, dit-elle. Une seule personne pouvait vivre cette expérience. Ce fut moi.» Dorénavant, Zelda la Grange confie ne plus rien attendre de la vie. Elle cumule plusieurs occupations à temps partiel, dont un mandat de consultante pour la Fondation Nelson Mandela. Par peur d’être déçue, elle s’interdit de rêver. «Cela a l’air triste, mais ça ne l’est pas, assure-t-elle. Tout, vraiment, m’est déjà arrivé.»

* Editions Kero, 446 pages, 21 euros.

«Bien sûr, nous nous sommes disputés!

Il était très ferme avec les gens, parfois même quand cela ne le regardait pas»

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