Exergue

Zemmour, le clown flippant des médias

J’ai appris que pour être prophète, il suffisait d’être pessimiste. Elsa Triolet

Est-ce l’approche d’Halloween? Quoi qu’il en soit, la semaine a été marquée par la terreur suscitée par des clowns malfaisants sévissant dans le nord de la France, en particulier près des écoles. Depuis l’arrestation de l’un d’entre eux, un jeune homme de 19 ans, qui a écopé de 6 mois avec sursis, la psychose est retombée.

Il en est un pourtant qui continue de faire sa tournée sans être inquiété. Depuis trois semaines, il est sur toutes les chaînes de télévision, au point que l’on pourrait croire la France revenue à l’ORTF, avec son programme unique.

C’est d’ailleurs ce que souhaiterait Eric Zemmour pour qui tout était tellement mieux avant. Avant quoi? Avant Mai 68 et son «idéologie dissolvante», tous ses lobbys gays, féministes, libéraux, cette cohorte d’antiracistes et de communautaristes, qui ont mené la France à sa perte. C’est sa grande thèse. Il n’en démord pas, et ses contradicteurs ont beau se relayer sur le ring pour démonter ses théories ou ses approximations, c’est toujours Zemmour qui remporte le match aux points ou par KO. Parce qu’il ridiculise son adversaire («merci Père Attali de votre homélie»), le disqualifie non sur ses arguments mais sur ce qu’il est censé incarner (tout rappeur est un musulman qui ne veut pas s’assimiler, toute femme une castratrice en puissance), parce que, en tant qu’adepte de la théorie du complot, c’est précisément parce que tout le monde le contredit qu’il détient la vérité.

Zemmour, c’est un peu comme Blocher: personne ne l’a vu venir. Très différents, de culture, de nature et d’ambitions, les deux hommes partagent une même conviction: ils pensent incarner l’âme de leur pays. Il y a une mystique patriotique chez l’un comme chez l’autre, la nation pour l’un, le peuple souverain pour l’autre, et la même détestation pour tout ce qui pourrait attaquer cette essence nationale, de Bruxelles à l’islam, en passant par l’immigration. Peu à peu, le dépressif citant Péguy et le chef d’entreprise qui collectionne Anker ont fini par gagner les esprits. La Suisse s’est blochérisée; la France s’est zemmourisée.

Le discours mélancolique, ardent et réactionnaire de l’auteur du Suicide français a trouvé écho dans une classe moyenne qui ne croit plus en l’ascenseur social, dans les milieux ruraux qui se sentent abandonnés, chez les catholiques ultras qui voient leur monde s’effondrer, chez les nostalgiques d’une France forte et fière. Ça fait beaucoup de monde.

A ceux-ci, il offre le récit apocalyptique du déclin national, et à travers lui, l’album photo de leur propre déclassement. Pas de solutions, beaucoup d’incantations. Zemmour, c’est un peu le médecin qui pose un bon diag­nostic et qui, au lieu de guérir ses malades, les envoie à Exit.

Mais revenons au clown du début. Avant le triomphe de son pamphlet, Zemmour était un polémiste talentueux, un Zébulon trublion, un Gargamel qui riait en secouant les épaules, une sorte de Tullius Detritus assumé dans son rôle de semeur de zizanie. Le succès venu, il s’est transformé en prophète de la catastrophe: le clown est devenu gourou. Il se prend au sérieux. Comme Dieudonné.

Il n’y a rien de pire qu’un clown qui a perdu son humour.

Le succès venu, Zemmour s’est muéen prophètede la catastrophe