Ils sont des dizaines de milliers à se déverser dans les rues d’Harare en chantant. Une foule écarlate et vibrante, qui soulève des nuages de poussière dans la lumière rasante du soir. Le dernier meeting du leader de l’opposition zimbabwéenne Nelson Chamisa (40 ans), samedi 28 juillet, a été un franc succès. Le rassemblement se tenait à quelques centaines de mètres seulement du quartier général du parti majoritaire, la Zanu PF, un haut immeuble de béton brut surplombant la capitale de toute son austérité.

«Vous n’auriez jamais vu ça du temps de Robert Mugabe. C’était un vrai dictateur. Il aurait immédiatement lâché sa police secrète à notre poursuite», commente Onismo Chigariro avec un sourire satisfait. Comme les autres militants du Mouvement pour le changement démocratique (MDC), le principal parti d’opposition zimbabwéen, cet ingénieur de 47 ans croit dur comme fer à la victoire. «Le temps du changement est venu, assure-t-il, ils ont la machine d’Etat derrière eux, mais nous avons le nombre.» A Harare peut-être, où la jeunesse des militants frappe immédiatement. «J’ai bientôt 30 ans et je n’ai jamais travaillé de ma vie», hurle Vine Ziwini les yeux écarquillés. «Regardez autour de vous, il n’y a que des vendeurs informels, tout le monde survit au jour le jour!» poursuit le jeune homme, avant de reprendre plus calme: «La voix du peuple doit être respectée, si nous échouons cette fois, alors nous sommes finis.»

Pénurie de liquidités

Mi-novembre 2017, l’ancien président Robert Mugabe était poussé vers la sortie suite à une «opération» de l’armée, après trente-sept ans de règne sans partage. Le vice-président déchu Emmerson Mnangagwa (75 ans) prend rapidement la tête du pays, en remerciant au passage les hauts gradés qui avaient œuvré à son ascension, tous nommés à des postes clés. Les nouveaux dirigeants du Zimbabwe affichent désormais leur désir d’ouverture, en rupture totale avec l’héritage du «vieux Bob».

Depuis, le pays tout entier vit dans l’attente de jours meilleurs, dans l’espoir d’un changement qui tarde encore à venir. «L’argent c’est le problème. Nous avons besoin de cash pour remplir nos poches!» lance Jane Kindon en soulevant ses lunettes de soleil. Cette enseignante coiffée d’un élégant chapeau noir est venue applaudir le président Emmerson Mnangagwa pour son dernier grand discours avant l’élection du 30 juillet. «Il n’y a plus d’argent à la banque! Si je veux du cash je dois aller dans la rue pour en acheter!» poursuit Jane. Le pays fait face à une sévère pénurie de liquidités, mais dans le centre-ville bourdonnant d’Harare tout s’échange: contre un paiement mobile, il est possible d’obtenir des dollars américains ou des rands sud-africains à un taux prohibitif.

«Open to business»

Des années de réformes économiques désastreuses ont peu à peu détruit l’industrie zimbabwéenne, ruiné son agriculture et vidé les caisses de l’Etat, forcé d’importer toujours plus. Mais depuis son accession au pouvoir, Emmerson Mnangagwa promet d’inverser la tendance. Dans chacun de ses discours, à chacune de ses apparitions, il martèle son souhait «d’ouvrir le pays au business», multipliant les appels du pied aux investisseurs étrangers. Avec ce discours volontiers réformiste, ce pilier historique du régime se pose en chantre du renouveau économique.

«Il s’est efforcé de créer un environnement propice aux affaires», assure Dikson Bandera, t-shirt de la Zanu PF sur les épaules. Le jeune homme de 32 ans se présente comme «entrepreneur», une manière pudique d’avouer qu’il est chômeur. «J’ai de l’espoir, surtout depuis que nous avons recommencé à dialoguer avec des pays que nous considérions comme nos ennemis jusque-là», développe Dickson, qui rêve d’ouvrir une agence de voyages, «pour la clientèle zimbabwéenne» précise-t-il.

Peur persistante

Mais la relance économique reste suspendue à l’organisation d’élections «libres et justes», l’autre mantra d’Emmerson Mnangagwa. Ce serait une nouveauté pour le Zimbabwe, où les scrutins ont toujours été entachés de fraudes, les votes ternis par les pressions politiques. Pour la première fois depuis plus de quinze ans, les observateurs de l’Union européenne sont de retour dans le pays, et une délégation du Commonwealth – que le Zimbabwe espère réintégrer prochainement – a également fait le déplacement.

Dans les locaux de l’association We the People, six volontaires reçoivent des appels venus de tout le pays. «Nous sommes très loin de la situation de 2008, mais ce n’est pas parce qu’il y a moins de violences que les élections seront justes», met en garde Fidelis Mudimu qui chapeaute cette initiative citoyenne. Il y a dix ans, la victoire du MDC au premier tour des élections avait déclenché une répression brutale. Le président actuel, Emmerson Mnangagwa, est considéré comme l’architecte des violences post-électorales de l’époque. «La peur n’a pas quitté l’esprit des gens, surtout dans les zones rurales, constate Fidelis Mudimu. Il suffit parfois de leur suggérer que cela pourrait se reproduire pour les dissuader de voter en faveur de l’opposition.»

Plus de 940 abus ont été répertoriés par We the People depuis le début du mois de mai. La crainte d’un second tour est particulièrement forte, alors qu’un récent sondage donne la Zanu PF d’Emmerson Mnangagwa et le MDC de Nelson Chamisa au coude à coude, à seulement trois points d’écart dans les intentions de vote.