Pénuries de nourriture, de médicaments ou encore coupures d’électricité: la coupe est pleine pour les Cubains. Excédée par la crise économique qu’elle traverse, la population de l'île est descendue massivement dans les rues dimanche afin de protester contre l’extrême précarité qui règne dans le pays, exacerbée par la pandémie de Covid-19. Un événement rarissime dans l’histoire cubaine. Pour toute réponse, le président Miguel Diaz-Canel a accusé le gouvernement américain d’être responsable de ces troubles en raison de la «politique d’asphyxie économique» menée par Washington. Exilée à Paris depuis plus de vingt-cinq ans, la romancière, poétesse et scénariste cubaine Zoé Valdés revient sur cette mobilisation inédite depuis la révolution castriste de 1959 et sur les raisons de la colère cubaine.

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Le Temps: Sommes-nous en train d’assister aux prémices d’une nouvelle révolution cubaine?

Zoé Valdés: Je n’aime pas le mot révolution tel qu’on l’envisage en Europe, car il a une connotation romantique et violente. Ce qui se passe à Cuba est très différent. Il s’agit d’un important mouvement pacifique et digne qui réclame la liberté. Depuis six décennies, notre pays ne fonctionne pas comme un gouvernement, mais comme une tyrannie qui massacre les gens dans les rues et où les jeunes générations sont déjà épuisées. L’homme nouveau décrit par Che Guevara se rebelle aujourd’hui contre la violence d’un régime mais aussi contre l’indifférence et l’oubli.

Cette colère, pourquoi éclate-t-elle à ce moment précis?

Tout a commencé dans le village de San Antonio de los Baños, où les gens mouraient de faim et ne pouvaient pas sortir en raison des restrictions sanitaires. En même temps, le pays est resté très ouvert au tourisme russe, le seul autorisé pour l’instant, ce qui s’est traduit par l’émergence du variant Delta et par une recrudescence des infections.

Le peuple souffre de cette famine, de la pandémie et de ce manque de liberté. La situation est catastrophique dans les hôpitaux, qui manquent de moyens et où les gens meurent à même le sol. Le président cubain justifie cette crise à travers l’embargo infligé par les Etats-Unis, mais cela n’a rien à voir. Pour rappel, la première rentrée d’argent pour Cuba est liée à l’exil de sa population. De plus, le gouvernement sait très bien négocier avec d’autres pays comme la France, la Suisse, le Mexique ou encore le Canada.

Qu’est-ce que les Cubains espèrent concrètement?

La liberté tout de suite, cela fait très longtemps que ce peuple la mérite. Cuba est une grande nation. En 1957, le pays représentait la troisième économie de la région. Il s’agissait d’un pays avec beaucoup de possibilités, où les gens vivaient de leur travail et non pas de la prostitution ou de l’esclavage. Aujourd’hui, les Européens sont les premiers à dénoncer le travail précaire mais ils en sont aussi responsables, notamment lorsqu’ils utilisent la main-d’œuvre cubaine à des fins touristiques en la rémunérant très faiblement. Il faut avoir conscience de cela.

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Le président américain Joe Biden a appelé «le régime cubain à entendre son peuple» et son «appel vibrant à la liberté». Comment analysez-vous ses propos?

Il me semble que cela est la moindre des choses. Les différents gouvernements américains ont eux aussi leur part de responsabilité. Certains ont longtemps fermé les yeux sur la situation cubaine.

Comment vivez-vous cette mobilisation en tant que Cubaine exilée?

Si je pouvais entrer sur le territoire cubain, je serais sur place, mais je suis qualifiée d’ennemie là-bas. Il serait difficile d’y retourner, mais je ne peux que soutenir cette ferveur qui va dans la direction de la liberté.