France

Les zones d’ombre d’un voyage «privé» d’élus français à Damas

Les parlementaires qui ont rendu visite à Bachar el-Assad n’étaient pas seuls

Les zones d’ombre d’un voyage «privé» à Damas

France Les parlementaires qui ont rendu visite à Bachar el-Assad n’étaient pas seuls

Les parlementaires français, qui ont rencontré mercredi 25 février le président syrien, Bachar el-Assad, à Damas, contre l’avis du Quai d’Orsay, devaient rentrer ce jeudi sur Paris, avec le sentiment d’avoir ouvert un débat, jusque-là impossible, sur la politique syrienne de la France.

«Juppé puis Fabius – ancien et actuel ministre des Affaires étrangères – n’ont cessé de nous dire que Bachar était sur le point de tomber, lâche Jacques Myard, député UMP des Yvelines, rencontré mercredi soir dans un hôtel de Beyrouth, peu après sa sortie de Syrie. Or, quatre ans après le début de la crise, il est toujours là. Qu’on le veuille ou non, il est un élément du règlement politique à venir.»

Renouer le dialogue

Franc-tireur bien connu de l’Hémicycle, souverainiste patenté, le maire de Maisons-Laffitte soutient que la montée en puissance des mouvements djihadistes en Syrie, comme l’Etat islamique (EI), impose de renouer le dialogue avec Damas. «La guerre a changé de nature. Daech – acronyme arabe de l’EI – est un cancer qui métastase. Bachar n’est certes pas un poussin du jour. Mais le propre de la diplomatie, c’est de parler aux gens que l’on n’aime pas.»

Jacques Myard, comme les deux autres parlementaires qui ont participé à la rencontre avec Bachar el-Assad, le sénateur de centre droit François Zocchetto , ainsi que le président du groupe d’amitié France-Syrie à la chambre haute, son collègue Jean-Pierre Vial , ont refusé de dévoiler ce qui s’est dit durant cette entrevue d’une heure. Ils réservent la primeur de ces échanges aux autorités françaises.

Le député PS Gérard Bapt, président du groupe d’amitié France-Syrie à l’Assemblée nationale, à l’initiative de cette mission «privée», affirme n’avoir pas assisté à la rencontre avec le président syrien, conformément à un engagement pris avant son départ avec le Quai d’Orsay. Soucieux de ne pas trop froisser ses camarades socialistes au gouvernement, Gérard Bapt a gardé un profil bas durant la visite. «C’est un petit pas, un premier pas, confiait-il mercredi soir, les traits tirés, dans le hall de l’hôtel de Beyrouth. Si on peut apporter quelque chose pour diminuer les souffrances, ce sera un bon résultat.»

Mercredi, le porte-parole du gouvernement français, Stéphane Le Foll, s’est une nouvelle fois dissocié de la démarche des parlementaires. «C’est une initiative qui n’est en aucun cas une initiative officielle de la France», a-t-il insisté.

Plusieurs zones d’ombre planent sur ce déplacement, lui conférant un parfum assez différent des intentions affichées par Gérard Bapt et Jacques Myard. Les clichés de la rencontre avec Bachar el-Assad diffusés par les autorités syriennes montrent que les trois parlementaires n’étaient pas les seuls hôtes français du président syrien. Trois autres participants sont mentionnés sur le compte Facebook de la présidence syrienne: Stéphane Ravion, Patrick Barraquand et Jérôme Toussaint. Le premier est décrit par Damas comme un «conseiller sécuritaire de l’ambassade de France à Beyrouth». Un titre usurpé selon la représentation française au Liban, qui affirme que Stéphane Ravion ne fait pas partie de son personnel.

Sur son compte LinkedIn, l’intéressé, ancien journaliste qui fut le compagnon de la sœur du roi du Maroc, se présente de fait comme «conseiller en affaires stratégiques», qui partage son temps entre Bagdad et Beyrouth. Sa présence dans la délégation n’est pas sans rappeler les barbouzes et «apporteurs d’affaires» qui avaient accompagné le député Didier Julia dans sa folklorique équipée irakienne, en 2004, visant à libérer les journalistes français Christian Chesnot et Georges Malbrunot.

«Un boucher»

Patrick Barraquand est présenté par Damas comme un «inspecteur général du Ministère de la défense français» et le «secrétaire général de la commission gouvernementale pour l’Union pour la Méditerranée» (UPM). Deux imputations erronées là encore.

S’il a bien été la cheville ouvrière de la mission interministérielle de l’UPM, ce proche de Nicolas Sarkozy et Henri Guaino a été recasé en 2012, après la défaite électorale de l’ancien président de la République, à Bercy, où il occupe un poste de contrôleur général économique et financier. Par le passé, Patrick Barraquand a travaillé dans des entreprises d’armement, Eurocopter et Safran, notamment à Moscou.

Le troisième participant non parlementaire à l’étrange réunion de Damas, Jérôme Toussaint, est un inconnu et n’est d’ailleurs pas présenté sur le compte Facebook de la présidence syrienne. «Ces gens ne représentent pas le gouvernement, ils n’avaient aucune mission, ils n’étaient porteurs d’aucun message», affirme Romain Nadal, le porte-parole du Quai d’Orsay.

Ni Jacques Myard ni Gérard Bapt n’ont donné suite à nos demandes d’explication. En quelle qualité Stéphane Ravion, Patrick Barraquand ont-ils accompagné les élus français jusque dans le salon de réception de Bachar el-Assad? Pourquoi ces deux hommes au pedigree mêlant business et sécurité ont-ils intégré une mission qui se voulait diplomatique? Ces questions promettent de compliquer encore un peu plus le retour en France des parlementaires, dont le voyage a suscité de nombreuses critiques.

Le premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, a d’ores et déjà promis de prendre des sanctions contre Gérard Bapt: «Je condamne totalement ce déplacement, a-t-il déclaré. Bachar n’est pas un dictateur, c’est un boucher.»

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