France

Ces «zones de non-droit» qui inquiètent les Français

L’attaque d’une voiture de policiers au cocktail Molotov samedi, en région parisienne, relance la polémique sur l’existence de zones interdites aux forces de sécurité dans l’Hexagone

«Cette cité était leur territoire. Un quartier redoutable, le plus craint de la ville et peut-être du pays. En arrivant ici, en jetant un œil vers le haut de ces tours, le flic s’était dit qu’il devait s’y passer des choses bien sales […]. Il savait depuis le début que ça finirait mal.» Ainsi débute Guérilla (Ed. Ring), le roman apocalyptique de Laurent Obertone, auparavant auteur du best-seller La France Orange mécanique.

Une enquête de terrain? Non. Une fiction destinée à faire peur, inspirée, selon l’écrivain de 32 ans, «des précisions du renseignement français». N’empêche: ce livre choc, largement passé sous silence par les médias hexagonaux, raconte des scènes proches de celle vécue samedi vers 15 heures par quatre policiers en patrouille à Viry-Châtillon (Essonne), attaqués au cocktail Molotov près de la cité de la Grande Borne, partagée avec la commune voisine de Grigny. L’un d’entre eux, placé dimanche sous coma artificiel, est dans un état très grave.

«On est en guérilla»

Au cœur de ce débat? La question des «zones de non-droit», ces quartiers où les forces de l’ordre ne peuvent plus entrer qu’en masse, et courent à tout moment le risque d’une embuscade. «On est en guérilla avec des bandes d’individus très bien organisés», a aussitôt dénoncé le syndicat de policiers Alliance 91, inquiet de voir que ses appels récurrents à des peines aggravées infligées aux agresseurs de flics «ne sont pas entendus».

Environ 1500 quartiers sont classés en France comme «prioritaires» (dont 200 outre-mer), pour l’essentiel sur des critères de pauvreté. Selon le rapport 2015 de l’Observatoire des zones urbaines sensibles, le critère d’insécurité y est deux fois et demie plus important que dans les autres quartiers des mêmes agglomérations, surtout lorsque des jeunes s’y livrent au trafic de stupéfiants. Le taux «d’atteinte aux personnes» y est trois à quatre fois plus élevé.

Contrôle de routine

La Grande Borne, cité construite en 1971, affiche une des populations les plus jeunes de France (35% ont moins de 20 ans) et un revenu annuel par habitant inférieur à 12 000 francs. La cité est considérée comme un épicentre du commerce de la drogue, à proximité des autoroutes A6 et La Francilienne. Les policiers attaqués «avec la volonté de tuer» selon le maire de Viry Jean-Marie Vilain, y effectuaient un contrôle de routine sur une caméra de vidéosurveillance placée à un feu rouge et plusieurs fois mise hors service.

Selon des résidents locaux contactés par Le Temps, les agressions de véhicules à l’arrêt y sont fréquentes, et le feu en question avait été visé au printemps par une attaque au camion poubelle. C’est à la Grande Borne, dans un quartier à forte densité malienne, qu’avait grandi Amedy Coulibaly, le tueur de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes le 9 janvier 2015.

Plus aucune sécurité de proximité

Cette attaque prouve-t-elle que des zones de ce type sont devenues hors d’atteinte pour des forces de sécurité devenues encore plus des cibles depuis la proclamation de l’état d’urgence en novembre 2015? «On joue sur les mots. La police peut toujours y accéder. Mais plus aucune sécurité de proximité n’existe. C’est la logique commando. On entre en force puis on repart. Et le reste du temps les habitants subissent les brimades, les trafics, les salafistes», nous expliquait, à propos de la ville de Sevran (Seine-Saint-Denis) où elle réside, Véronique Roy-Burin, mère d’un garçon radicalisé tué en Syrie.

Un récent documentaire sur l’islamisation de cette cité de banlieue a vivement fait réagir son maire, Stéphane Gatignon, qui a dénoncé une provocation. Sauf que lui-même avait, en juin 2011, demandé l’intervention de l’armée pour casser cette «structuration mafieuse» dont les islamistes profitent.

«Comme on n’a pas de solutions pour les gens, on leur envoie les flics»

A l’autre bout de la France, le journaliste Philippe Pujol a plongé dans une zone souvent citée: les quartiers nord de Marseille. Il en a tiré un livre: La Fabrique du monstre (Ed. Les Arènes). Son constat? «Dans les cités, comme on n’a pas de solutions pour les gens, on leur envoie les flics. Ça perturbe la routine des dealers. […] Dans ces quartiers gangrenés par le chômage, on sait faire dès 10 ans la distinction entre les différentes versions de flash-ball, les bâtons de combat des flics et les marques de leurs flingues. Et quand on entend le mot Bac (brigade anticriminalité) franchement, personne ne pense au diplôme…»

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