Slovaquie

Zuzana Caputova, nouvelle présidente bienveillante d’une Slovaquie encore meurtrie

Novice en politique, l’avocate Zuzana Caputova a été élue samedi première femme présidente de la Slovaquie. Avec plus de 58% des voix, elle a largement battu le candidat du parti au pouvoir, Maros Sefcovic

Zuzana Caputova, avocate, novice en politique et pro-européenne, a été élue samedi première femme présidente de la Slovaquie. Avec plus de 58% des voix, elle a largement battu Maros Sefcovic, commissaire européen et candidat du parti au pouvoir. Un an après l’assassinat du journaliste d’investigation Jan Kuciak et de sa compagne, les Slovaques ont montré dans les urnes qu’ils aspiraient au changement et à un autre style de rhétorique.

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Un moment de solennité dans un quartier du centre de Bratislava souvent agité le samedi soir, en partie à cause du fléau que représentent les groupes de jeunes Britanniques alcoolisés venus enterrer la vie de garçon d’un des leurs. Il est près de 2 heures du matin lorsque la nouvelle présidente élue descend de sa voiture une bougie à la main. Zuzana Caputova se recueille, seule, puis fait un signe de croix avant de repartir. Il y a plusieurs autres bougies qui se consument devant ce mémorial improvisé, sous les portraits de Jan Kuciak et de sa fiancée Martina Kusnirova. Leur assassinat, le 21 février 2018, a choqué l’Europe – il a aussi suscité une vague d’émotion et d’indignation dans la population slovaque, avec un impact loin d’être négligeable sur cette élection présidentielle malgré la faible participation (58% d’abstention).

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«En politique, la décence n’est pas un signe de faiblesse mais notre force», constatait dans son premier discours d’élue Zuzana Caputova, en référence au mouvement populaire Pour une Slovaquie décente créée après ce double meurtre qui l’a convaincue de s’engager politiquement.

Candidate du bien contre le mal

De manière quelque peu manichéenne, elle s’était présentée comme la candidate du bien «contre le mal», contre la corruption en particulier, ce qui a séduit des électeurs affligés par l’ampleur du phénomène et les révélations sur l’emprise de certaines mafias sur le milieu politico-financier.

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Jusque-là inconnue du grand public, Zuzana Caputova est avocate et s’était surtout fait remarquer pour son combat mené contre une décharge illégale près de son domicile, dont l’issue victorieuse lui a valu le prestigieux Prix Goldman aux Etats-Unis en 2016. Quarante-cinq ans, longs cheveux blonds sur les épaules et voix douce, tolérante envers les minorités sexuelles et bienveillante envers les minorités ethniques (elle a notamment remercié en hongrois et en romani dans son discours samedi soir), cette mère de famille divorcée a surpris des adversaires politiques souvent enclins à choyer l’électorat conservateur, dans un pays où des nationalistes font partie de la coalition gouvernementale et où des néonazis siègent au Parlement.

«Je ne dirais pas qu’elle a profité du meurtre de Jan Kuciak mais ce drame a changé l’humeur dans notre société»

Ivo Stefunko, président du parti La Slovaquie progressiste

«C’est elle qui représente le mieux le combat pour l’Etat de droit et la justice», explique au Temps Ivo Stefunko, le président du nouveau parti La Slovaquie progressiste, qui a propulsé la candidature éclair de Zuzana Caputova. «Je ne dirais pas qu’elle a profité du meurtre de Jan Kuciak mais ce drame a changé l’humeur dans notre société et je suis content que notre mouvement pro-européen sorte gagnant, d’autant que les élections européennes se déroulent déjà le mois prochain», dit cet entrepreneur qui a grandi en Algérie et fait ses études en France.

«Les élections les plus agréables de la jeune histoire de notre pays»

«Pour moi ce sont les élections les plus agréables de la jeune histoire de notre pays», exulte Matus Vizar, dessinateur de presse né quelques années avant l’indépendance, en 1993, de la Slovaquie, qui célèbre cette année le 15e anniversaire de son adhésion à l’Union européenne et à l’OTAN.

Certains voient dans l’élection de Caputova à Bratislava un espoir pour les forces progressistes dans les pays du groupe de Visegrad (qui réunit la Slovaquie, la République tchèque, la Hongrie et la Pologne) où l’illibéralisme est à la mode – le journal d’opposition polonais Gazeta Wyborcza évoque dans ce sens les montagnes slovaques pour parler d’un «miracle sur les Tatras».

Référence à Gandhi et à Havel

Il est certes rare ces dernières années, dans une Europe centrale résolument anti-migrants, d’entendre des responsables politiques faire référence à Gandhi ou à Vaclav Havel, l’ancien dissident devenu président du pays de Zuzana Caputova quand elle avait 16 ans. Elle se veut résolument pro-européenne, quand, à Budapest et à Varsovie, les dirigeants se posent en défenseurs de leur nation contre ce qu’ils considèrent comme le «diktat» de Bruxelles.

La Slovaquie est le seul des pays de la région à être membre de la zone euro; mais à Bratislava aussi les conservateurs et souverainistes restent politiquement forts – ils viennent de faire rejeter la convention du Conseil de l’Europe contre les violences faites aux femmes, car le texte pourrait ouvrir la voie au mariage homosexuel.

Baptême du feu politique

Zuzana Caputova ne considère pas son manque d’expérience politique comme un handicap. La fonction présidentielle est surtout protocolaire en Slovaquie, mais elle va pouvoir notamment valider ou non la nomination de ministres, procureurs et juges, ce qui avait créé des tensions entre son prédécesseur, Andrej Kiska, et le gouvernement actuel. La cohabitation entre Zuzana Caputova et le parti au pouvoir du très pugnace Robert Fico (SMER-SD) – qui avait dû démissionner de son poste de premier ministre après l’affaire Kuciak – s’annonce comme un véritable baptême du feu politique, d’autant que le pays se prépare déjà à deux autres élections: après les européennes suivront les législatives.

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