Chaque année, le 15 novembre, une procession se met en route dans le village schwyzois de Sattel. Officiels, invités, fanfares, habitants de la région marchent ensemble jusqu’au défilé rocheux où est supposée avoir eu lieu, en 1315, la bataille de Morgarten. Entre un moulin à eau et une tour, unique vestige d’un retranchement apparemment construit après le combat, une cérémonie rend hommage à ces 1500 vaillants Schwyzois qui, sous la direction de Werner Stauffacher, l’un des trois du serment du Grütli, ont mis en déroute les 9000 hommes du duc Léopold Ier de Habsbourg.

La légende raconte que les Schwyzois, en embuscade au-dessus de cet étroit passage prolongé, sur territoire zougois, par des marécages et le lac d’Aegeri, lâchèrent sur les Autrichiens une avalanche de pierres, de rochers et de troncs d’arbre. Bilan (toujours selon la légende): 2000 morts du côté autrichien et… 12 chez les Confédérés!

Contrairement au Grütli et au site de Sempach, cet endroit n’a pas (encore?) été récupéré par les mouvements néonazis. Mais les militaires et les nationalistes en ont fait le symbole de la résistance contre toutes sortes d’ennemis. En 1908, la Société suisse des officiers érigea un monument en surplomb du lac d’Aegeri. Elle y présenta la bataille de 1315 comme «le premier acte de liberté» des Confédérés de 1291, à qui l’on rend encore hommage aujourd’hui par un tir commémoratif annuel. En 1941, un film, Landammann Stauffacher, sortit sur les écrans du pays avec l’arrière-pensée de faire du chef schwyzois un précurseur de cet autre symbole de la résistance que fut le général Guisan.

«Relations personnelles»

Cent ans après la construction du monument, retour sur les lieux avec Pirmin Schwander, Schwyzois, conseiller national UDC et président de la nationaliste Action pour une Suisse indépendante et neutre (ASIN). Pour lui, Morgarten est un «symbole idéal dans le contexte de la guerre économique actuelle, où les petits Etats et leurs entreprises sont attaqués par les grands. Cette bataille nous montre que, quand on est petit, on est fort si on se met ensemble.»

Mais avec qui la Suisse, de plus en plus isolée, peut-elle se mettre ensemble? «Quand je dis qu’il faut se mettre ensemble, je pense avant tout à notre cohésion intérieure. Nous devons nous tenir les coudes, définir ensemble notre stratégie. Il est possible de résister à un adversaire moderne avec des moyens simples. Il n’y a pas mieux que Morgarten pour symboliser cela», analyse-t-il. Mais encore? «Il me paraît important de nouer des relations personnelles, comme a bien su le faire à l’époque Kurt Furgler. Nous manquons de telles relations au­jourd’hui», assène-t-il en écho au bruit du tronc d’arbre sur la tête de l’envahisseur autrichien.

Les relations personnelles suffisent-elles vraiment dans un contexte globalisé? «J’en suis persuadé», répond-il. Le salut, cela ne surprendra personne de la part du président de l’ASIN, ne viendra ni de l’ONU ni de l’UE. «Il est important d’avoir une structure démocratique qui vient d’en bas. Or, l’UE ne connaît rien de tel.» De Tell et de Stauffacher, Pirmin Schwander retient que les petits résistent s’ils s’allient. Mais il s’enferme dans cette vision nostalgique. Il ne parvient pas à imaginer que la recherche de nouveaux soutiens extérieurs pourrait, aujourd’hui, constituer le prolongement de la stratégie d’alliances initiée jadis par le trio du Grütli.