Italie

Mort de Licio Gelli, figure rayonnante et trouble d’une certaine Italie

Le financier italien est décédé mardi soir. Il avait dirigé la fumeuse loge P2 et s’était évadé de Champ-Dollon de manière rocambolesque

Une vie d’intrigues et de mystères. Licio Gelli, décédé mardi soir à l’âge de 96 ans, est l’un des personnages les plus troubles de l’Italie contemporaine. Son nom apparaît dans presque tous les scandales qui ont ébranlé la Péninsule à l’époque des «années de plomb», dans les années 1970 et 1980. Son itinéraire a passé plusieurs fois par la Suisse, où il s’est notamment évadé de Champ-Dollon.

Les Italiens ont découvert ce petit homme aux cheveux gris et aux fines lunettes en 1981 après la saisie dans sa villa toscane d’une liste de 962 noms. Elle révélait qu’il était le Grand Maître de la loge maçonnique P2 (Propaganda Due), un influent réseau d’hommes politiques, de magistrats, de financiers ou de militaires.

■ La loge P2: même Silvio Berlusconi en a été membre

Au fil d’une enquête qui durera 13 ans, la loge P2, interdite en 1981, et le nom de Gelli apparaîtront peu ou prou dans tous les scandales des 30 dernières années: le krach de la banque Banco Ambrosiano, dont le président, Roberto Calvi, membre de la P2, fut retrouvé pendu sous un pont de Londres en 1982, le Tangentopoli (affaires de pots-de-vin) ou encore l’existence d’une structure paramilitaire secrète anticommuniste, Gladio.

Les membres de la P2, dont l’ancien chef du gouvernement Silvio Berlusconi, seront toutefois blanchis en 1994 des accusations de conspiration politique et de tentative de déstabilisation de l’Etat.

Peu après la révélation du scandale en 1981, Gelli prend la fuite. Arrêté en 1982 à Genève, il s’évadera un an plus tard de la prison de Champ-Dollon. En cavale jusqu’en septembre 1987, il se constitue prisonnier en Suisse, qui accepte de l’extrader mais uniquement sur les motifs de délits financiers.

«Je lui rendais ses premières visites comme avocat stagiaire, se souvient Dominique Warluzel, avocat genevois qui fut son défenseur avec Dominique Poncet en 1981. Je m'en souviens comme d'un bon bougre de la classe moyenne italienne, qui ne payait pas mine. Pour lui, la loge P2 était quelque chose de tout à fait anodin, licite, comme de faire partie d'une loge maçonnique française ou suisse. C'est quand il s'est évadé que cela a pris des proportions invraisemblables. Si je me souviens bien, il s'était évadé dans un convoi de linge sale.»

■ Biographie: une vie passée dans des camps politiques divers

Né le 21 avril 1919 à Pistoia, en Toscane, Licio Gelli avait fait ses premiers pas politiques au côté des fascistes. Volontaire en Espagne pour combattre aux côtés des franquistes, il avait été reçu à son retour en Italie par Mussolini.

Mais, à la veille de la Libération, Gelli, déjà maître dans l’art de ménager ses arrières, aide les partisans italiens en Toscane et s’attire la bienveillance de responsables locaux communistes.

Après guerre toutefois, il était retourné à ses premières amours en adhérant au Mouvement social italien (MSI, néofasciste). Un moment exilé en Argentine, il se lie avec le général Juan Domingo Peron, devenu président en 1946. Ce qui ne l’empêchera pas de nouer de bonnes relations dans les années 70 avec les militaires putschistes qui renversent en 1976 la troisième épouse de Peron.

Selon la presse italienne, il aurait également travaillé pour les services secrets américains, la CIA, dans les années suivant la Seconde guerre mondiale, mais aucune confirmation n’a jamais pu être obtenue.

Entré dans la franc-maçonnerie dans les années 1960, il intègre la loge P2 en 1970, qui va peu à peu infiltrer tous les rouages de l’Etat et de la société. Toute la lumière n’a jamais été faite sur l’étendue et la nature de ses influences.

Soupçonné d’avoir également trempé dans les affaires de terrorisme et d’extrême droite, il a été accusé d’avoir financé certains attentats dans les années 70. Mais faute de preuves, il n’a jamais été condamné.

En 1992, Licio Gelli est condamné en Italie à 18 ans et 6 mois pour banqueroute frauduleuse dans l’affaire du Banco Ambrosiano. Sa peine sera réduite en appel. Deux ans plus tard, il est lavé des accusations de tentative de déstabilisation, mais écope de 17 ans de prison pour calomnie, délits financiers et détention de documents secrets.

En avril 1998, lorsque la Cour de cassation confirme la peine de 12 ans de prison à son encontre pour le krach de la banque Ambrosiano, Gelli, qui bénéficiait d’un régime de liberté surveillée dans sa villa d’Arezzo en Toscane, prend de nouveau la fuite. Il sera arrêté à Cannes quatre mois plus tard.

Il vivait depuis cette date aux arrêts domiciliaires, dans sa villa toscane où la police italienne avait retrouvé en 1982, lors d’une perquisition, 179 lingots d’or d’un poids total de 168 kg. Leur provenance n’avait jamais été établie avec certitude.

Ces temps, la loge P2 est revenue dans l’actualité, cette fois sous l’aspect de la culture populaire. L’écrivain portugais Luís Miguel Rocha a consacré un cycle de quatre romans à la mort de Jean-Paul 1er, qui évoquent la fameuse loge. Le deuxième, suite du «Dernier Pape», est paru en français il y a quelques mois.

La justice italienne a ouvert des dizaines d’enquêtes à son encontre, y compris pour association avec la mafia. Mais le «vénérable», acquitté à de nombreuses reprises a finalement emporté la plupart de ses secrets dans sa tombe.

■ L’évasion de Champ-Dollon: un polar genevois

Licio Gelli s’était évadé le 10 août 1983 de la prison genevoise de Champ-Dollon, où il était détenu à titre extraditionnel suite au scandale de la loge P2 qui avait éclaté deux ans plus tôt en Italie. Cette évasion aussi spectaculaire que rocambolesque avait fait beaucoup de bruit.

Celui que l’on a surnommé «le Marionnettiste» avait pensé à tout. Pour brouiller les pistes, il avait poussé le souci du détail jusqu’à camoufler son évasion en enlèvement.

Son gardien lui avait fourni peu avant le jour «J», de l’éther, du coton et une seringue. Ces objets éparpillés dans sa cellule, ainsi que les taches de sang trouvés sur son pyjama, devaient donner le change. Pour retarder les recherches, Licio Gelli avait confectionné un mannequin avec du papier et l’avait placé dans son lit.

En réalité, Licio Gelli a quitté la prison de Champ-Dollon par la grande porte, dissimulé dans le coffre de la fourgonnette de son gardien. Comble de l’ironie, le véhicule a refusé de démarrer. Un collègue du gardien est intervenu. Il a poussé la fourgonnette vers la sortie, et du même coup l’homme le plus recherché d’Italie.

Licio Gelli avait mis au point son plan depuis longtemps. Son gardien était dans la confidence. Le 9 août, lorsqu’il a pris son service vers 21 heures, Gelli lui a annoncé: «C’est pour ce soir». Dissimulé dans la fourgonnette de son gardien, Licio Gelli a franchi sans encombres la frontière franco-suisse. Une voiture de location et deux hommes l’attendaient sur territoire français. Il a été conduit à l’aéroport d’Annecy. Un hélicoptère était prêt à décoller pour Monaco. Là, sa trace a été perdue pour quatre ans.

«Le Marionnettiste» a réapparu le 21 septembre 1987 à Genève. Il était revenu se constituer prisonnier. Une semaine après son évasion, le Tribunal fédéral (TF) avait en effet accordé son extradition mais pas sur tous les chefs d’accusation demandés par les Italiens.

Lire aussi: cette archive du Journal de Genève de 1987.

En repassant par Genève, avant de se rendre dans son pays, Licio Gelli savait qu’il pouvait bénéficier du «tamis» que constituait cet arrêt du TF. Le 17 février 1988, il a été remis aux autorités italiennes. Auparavant, il avait été condamné à 16 mois de prison pour avoir corrompu son gardien.

En 1996, il avait renoncé définitivement à son trésor bloqué en Suisse, soit 120 millions de francs déposés dans deux comptes bancaires genevois. Il avait en effet accepté un verdict du tribunal pénal tessinois qui avait décidé que cet argent devait finalement revenir aux personnes lésées par la faillite de la banque Ambrosiano.

Quant au gardien félon, il a été jugé et condamné à 18 mois de prison avec sursis. Il a notamment expliqué, au cours de son procès, que le «Vénérable» avait su le flatter en lui disant que son travail était indigne de lui. Gelli se disait prêt à l’engager comme garde du corps pour le double de son salaire. En tout, le gardien avait touché 22 000 francs.

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