Proche-Orient

Mustafa Badreddine, la face cachée du Hezbollah

L’un des principaux commandants du mouvement chiite libanais a été tué à Damas

Qui a mis fin à cette «carrière» criminelle, l’une des plus incroyables du Proche-Orient? Mustafa Amine Badreddine, l’un des plus hauts commandants du Hezbollah libanais, a été tué jeudi soir à proximité de l’aéroport de Damas, où le Hezbollah a installé l’un de ses centres militaires. Après avoir immédiatement mis l’assassinat sur le compte d’Israël, le Hezbollah a fait hier machine arrière, indiquant qu’il poursuivait son «enquête» pour déterminer notamment l’origine de l’explosion (avion, missile, roquette?). S’il est une chose dont Mustafa Badreddine ne manquait pas, c’est d’ennemis.

Le nom de cette figure historique du Hezbollah est en effet lié aux attentats les plus violents qui ont secoué la région ces trois dernières décennies. Ou plutôt, «ses noms», tant il était passé maître dans l’art de multiplier les identités, afin de mieux mener ses opérations clandestines. Ainsi, Badreddine figurait parmi les quatre accusés dans l’assassinat, en 2005, de l’homme politique libanais Rafic Hariri. A son propos, le procureur du Tribunal spécial pour le Liban (TSL), l’instance qui était chargée de le juger par contumace, avait fait ces révélations ahurissantes, presque dix ans après l’attentat: jamais un passeport n’avait été délivré à Mustafa Badreddine au Liban. Il n’a jamais obtenu de permis de conduire. A cette date, les autorités n’avaient aucune trace de sortie du Liban ni de retour au pays. Il n’avait jamais payé d’impôts, n’avait ouvert aucun compte en banque. De fait, jusqu’à récemment, il était même impossible de trouver la moindre photo récente de lui.

Ce profil de fantôme dit assez les méthodes utilisées par le Hezbollah, et la discipline avec laquelle elle fait cohabiter son versant public et ses activités secrètes. Cette absence de trace contraste puissamment avec l’éloge que faisait le Hezbollah de Badreddine vendredi, en confirmant sa mort. «Une vie pleine de djihad, de captivité, de blessures et de grandes réussites. Une vie conclue par le martyre.» Cet héroïsme avait justifié, pour le Hezbollah, le nom de guerre par lequel il était habituellement désigné: «Sayyed Zulfiqar», du nom de l’épée à deux pointes que Mahomet aurait donnée à Ali, le premier imam des chiites.

Attentat contre Hariri

En réalité, si le TSL avait bel et bien retrouvé les traces de Badreddine, c’est sous un autre nom encore, Sami Issa. Propriétaire d’une bijouterie et de plusieurs magasins, mais aussi d’un appartement luxueux et d’un bateau dans la ville côtière de Jounieh – l’un des coins les plus huppés du Liban – cet alias du commandant du Hezbollah conduisait aussi une «grosse Mercedes», était souvent de sortie dans les restaurants et le Casino du Liban, aux bras de «plusieurs petites amies en même temps», selon la déclaration du même procureur, Graeme Cameron.

Tout se passait, en fait, comme si l’on ne pouvait rien refuser à Badreddine-Zulfiqar-Issa, lorsque dans les environs du casino, il préparait, selon l’enquête du TSL, le meurtre de Rafic Hariri au moyen de 1800 kilos d’explosif et muni pour l’occasion de pas moins de… 13 téléphones portables visant à coordonner l’opération.

Intouchable. Et pour cause: il avait à peine plus de 20 ans lorsque ses talents précoces d’artificier lui permirent de perpétrer l’un des attentats les plus spectaculaires à frapper la région, et l’un des premiers à utiliser des «kamikazes». Le 23 octobre 1983, ce sont ainsi 241 soldats américains et 58 parachutistes français qui trouvent la mort à Beyrouth. A peine quelques semaines plus tard, l’homme récidivait, aux côtés de son cousin Imad Mughniyeh, contre l’ambassade des Etats-Unis au Koweït (six morts).

La trajectoire de cet homme – qui aurait agi sous l’ordre de l’Iran pour se venger d’une trop grande proximité de la France et des Etats-Unis avec l’Irak de Saddam Hussein – aurait dû s’arrêter là. Arrêté au Koweït, il est condamné à la peine de mort. Mais c’est sans compter sur l’une des grandes ironies de l’histoire: lorsqu’il envahit le petit émirat, l’Irak du même Saddam Hussein ouvre grandes les portes des prisons koweïtiennes. C’est dans l’indifférence générale que Badreddine trouve refuge dans l’ambassade d’Iran.

Deux missiles l'ont visé

Revenu au Liban, il mènera notamment la vie dure aux Israéliens qui occupent le sud du pays jusqu’en juin 2000. Ses identités multiples (au Koweït, il a été arrêté sous le nom de Safi Badr…) n’empêchent pas de nombreux services secrets de suivre sa piste. En 1996, lorsqu’Israël bombarde le Liban lors de son opération Raisins de la colère, deux missiles israéliens lui sont spécialement dédiés, mais manquent leur cible. En 2008, c’est une explosion qui tue, à Damas, le cousin Imad Mughniyeh. L’opération aurait été menée conjointement par les services secrets d’Israël et des Etats-Unis, a révélé la presse américaine. Badreddine, dit encore l’histoire, venait à peine de sortir de la voiture piégée.

Entre-temps, ce spécialiste des actions clandestines avait fondé la branche irakienne du Hezbollah en Irak pour mieux accompagner l’invasion américaine en 2003. Puis, lorsque le mouvement chiite libanais a décidé d’entrer en guerre aux côtés de Bachar el-Assad, Badreddine était devenu l’un des hauts responsables de la présence du Hezbollah en Syrie. C’est dans son quartier-général près de l’aéroport qu’il coordonnait les arrivées de troupes fraîches.

Alors que le Hezbollah joue désormais aux équilibristes entre sa mainmise sur le Liban, la guerre en Syrie et sa vocation affichée de «résistance» vis-à-vis des Israéliens, la mort du vétéran Mustafa Badreddine (il était né en 1961) sonne comme la fin d’une époque, même si celle qui s’ouvre ne s’annonce pas forcément plus rose. Vendredi soir, le «numéro deux» du Hezbollah, Naïm Kassem, promettait de révéler «dans les prochaines heures» les détails de l’attentat, c’est-à-dire de désigner un coupable. Avant de lancer un avertissement clair: «Nous continuerons à combattre Israël et les takfiristes (les djihadistes sunnites). Il n’y a qu’un ennemi, Israël et ses alliés. Nous n’accepterons pas d’être humiliés dans notre pays.»

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