Elena Havlicek a un regard de Sioux. La présidente de la Société suisse de pédologie est non seulement capable de repérer quelques baies minuscules dans la prairie, là où un visage pâle ordinaire ne distingue que de l’herbe et des cailloux. Elle arrive aussi à voir à l’intérieur de la terre. Nulle chamanerie là-dessous. Juste une connaissance intime de la nature. Les plantes dépendant étroitement de la composition minérale du sol, il suffit d’apercevoir certaines espèces pour deviner quel type de roche se dissimule à l’ombre de leurs racines.

Sur les pentes du Chasseral où elle a emporté ses bêches et ses pelles, la pédologue se fend soudain d’un large sourire. Des myrtilles! Elle vient de débusquer des myrtilles! Excellente nouvelle… Non que ces petits fruits annoncent une parenthèse gourmande au milieu d’un après-midi passé à gratter la montagne. Pour l’amoureuse des sols qu’est Elena Havlicek, ils promettent infiniment mieux: un substrat rocheux particulier. Car ces baies ne prospèrent guère sur le calcaire local, trop peu acide à leur goût. Si elles ont poussé à cet endroit précis, c’est qu’elles ont trouvé là une autre source minérale à laquelle s’abreuver. Une source minérale fascinante: de la poussière alpine.

Les sols sont d’une grande variété. Mais la plupart partagent une même caractéristique: ils résultent d’une roche mère homogène. Or il en va ici tout autrement: le sol est métis, fils de deux mères.

«Il y a très longtemps, raconte Elena Havlicek, d’énormes glaciers ont débordé des Alpes pour envahir le Plateau. Ils étaient si lourds qu’ils rabotaient et réduisaient en poudre les roches qu’ils effleuraient. L’un d’entre eux, qui culminait à 1000 mètres d’altitude environ, est venu buter contre le Jura. Lorsqu’il a commencé à fondre, les poussières qu’il avait convoyées ont été dispersées par le vent jusque sur le Chasseral, où elles se sont superposées à la roche calcaire autochtone. Les glaciers ont aujourd’hui disparu mais ces limons, des particules de 2 à 50 microns (millièmes de millimètres), sont toujours là.»

Là, mais pas partout. Les poussières alpines ne se sont pas réparties uniformément dans le paysage. Avec le temps, elles n’ont que rarement tenu sur les reliefs et se sont accumulées de préférence dans les cuvettes. Un pédologue en trouvera par conséquent des quantités diverses à quelques mètres de distance. A lui de viser juste.

Guidée par ses myrtilles, Elena Havlicek ne s’est pas trompée. Le profil de terrain qu’elle rafraîchit présente une forte proportion de poussières alpines. Une poudre qui réagit peu, contrairement au calcaire, aux tests d’acidité auxquels elle est soumise.

Certes, le temps a fait son œuvre. Et depuis qu’elles se sont rencontrées il y a 10 000 ans, les roches mères jurassienne et alpine se sont passablement mélangées sous l’action des organismes vivants qui déménagent leurs sels minéraux. Il n’empêche: il s’en faut de beaucoup qu’elles se confondent.

Nourri à deux mamelles, le terrain a du potentiel. Mais il reste fragile en raison de deux handicaps. Sa base de calcaire, toute fissurée, l’assèche à force de laisser l’eau s’échapper dans les profondeurs du sol. Et sa pente favorise les chutes de pierres, qui le réduisent au fur et à mesure qu’il tente de prendre un peu d’épaisseur. Son profil témoigne de ces faiblesses, avec sa végétation de prairie maigre et ses couches superposées de pierres et de terre, souvenirs de trente-six éboulis et de trente-six reconquêtes du sol.

La terre du Chasseral ne se contente pas de raconter, comme les autres, l’effritement de la pierre sous l’action du vivant. Il narre son déplacement sous l’effet de la glace, du vent et de la gravité. Esquissant une histoire plus lente, plus longue, plus grande encore que la sienne. L’histoire de la roche mère.

Demain: De verdure et d’eau fraîche