Nadine Gordimer sonde la nuit des êtres

Trente-huit petites histoires d’une éblouissante subtilité, sous la plume de la romancière sud-africaine disparue en juillet

Genre: Nouvelles
Qui ? Nadine Gordimer
Titre: Les Saisons de la vie,1952-2007
Trad. de l’anglais (Afrique du Sud) par Florence Lévy-Paoloni
Chez qui ? Grasset, 608 p.

Au moment de la disparition de Nadine Gordimer, en juillet dernier, le monde entier a salué une romancière de très haut vol qui, toute sa vie, aura observé les mutations de la société sud-africaine sans jamais se laisser enfermer dans le bastion de l’Histoire, bien qu’elle ait été l’une des plumes les plus engagées contre l’apartheid. Ses premiers pas en littérature, c’est à l’âge de 9 ans – en 1932 – que Nadine Gordimer les a faits, en écrivant une brève nouvelle. Dans sa vie d’adulte, elle n’allait plus cesser d’en composer – près de deux cents, parallèlement à ses romans –, transformant ainsi en art majeur un genre qui passe trop souvent pour mineur.

Ce qu’elle cherchait à dévoiler, au fil de ces histoires, c’est toute la complexité de l’expérience humaine. Autant d’explorations de l’intimité, autant de «sondes existentielles» que l’on retrouve au cœur de ces Saisons de la vie, une copieuse anthologie de trente-huit nouvelles extraites de recueils publiés ces dernières décennies par quatre éditeurs – Christian Bourgois, Albin Michel, Plon et Grasset.

«En ce qui me concerne, expliquait l’auteure de Fille de Burger, je fais toujours preuve d’une attention très particulière quand je compose une nouvelle, ce petit écrin de mots que je comparerais volontiers à un œuf car c’est une forme compacte, extrêmement condensée, que l’on peut caresser de la main en cherchant à deviner ce qui se cache sous la coquille. Une fois que j’ai trouvé exactement quel en sera le début, je sais exactement quel en sera le dénouement alors que le roman, lui, n’est pas soumis à une telle concision.»

Soleil noir

Ce que l’on redécouvre en se plongeant dans ces récits, c’est plus d’un demi-siècle du destin sud-africain, à fleur de peau, à même le quotidien, avec les multiples visages – anthropologiques, raciaux, sociaux, spirituels – d’un pays qui vibre de toute son âme et qui s’embrase parfois comme un soleil noir, entre les jardins silencieux des banlieues assoupies et les ghettos explosifs de Johannesburg.

A cette peinture d’une terre et d’une époque, le Nobel 1991 ajoute ses thèmes favoris: les malentendus qui contaminent constamment les relations entre les êtres, l’ambiguïté des passions et des désirs, les pièges de l’ambition, le poids des secrets familiaux, les zones d’ombre dissimulées sous le vernis de la comédie sociale, les aveuglements d’une nation enchaînée à la «barrière des couleurs», la quête d’harmonie et d’apaisement dans un monde où raison et déraison s’affrontent jusqu’au vertige.

Jeune sirène

Les sujets? Les premières amours entre une adolescente et un soldat. Les déconvenues sentimentales d’un homme mûr prêt à plaquer sa famille pour se laisser séduire par une jeune sirène. La terrible confession d’un tueur à gages repenti. L’histoire d’un couple d’immigrés hongrois qui se déchirent dans une Afrique du Sud elle-même décapitée par l’apartheid. Le portrait d’un musicien abandonné dont le chagrin semble s’accorder aux mélodies qu’il tire de son violoncelle. Les déboires d’une midinette «rose bonbon» découvrant soudain la violence, dans son appartement dévasté par des pillards. La rébellion d’un étudiant noir bien décidé à refuser la pseudo-émancipation que les libéraux blancs font mine de lui offrir. Les émois d’une Anglaise en quête de rédemption dans l’Afrique des ONG. Ou cette une longue variation sur la réincarnation au détour de laquelle Nadine Gordimer remodèle à sa manière la doctrine bouddhiste…

Quelque chose à cacher

Et ce qui frappe, dans l’univers de la nouvelliste, c’est que ses personnages, confrontés aux ravages du monde ou de leur propre intimité, ont presque tous quelque chose à cacher, quelque chose à avouer ou à expier: une blessure qui ne parvient pas à cicatriser, un passé conjugal pas si transparent qu’on le croyait, une trahison amoureuse qu’il va bien falloir révéler, un rêve mystérieux qui exige une explication, une maladie qu’il est temps d’extirper de sa chair pour survivre, ou une trace d’ADN qui vous fait soudain douter de votre hérédité.

Et lorsque la vérité éclate à la lumière, les paisibles apparences se brisent tragiquement. Ce sont ces ruptures douloureuses et ces révélations trop longtemps différées que met en scène Nadine Gordimer, avec une subtilité éblouissante. Il n’y a pas de meilleure introduction à son œuvre que ce recueil, qui pose sur les «saisons de la vie» un regard tchékhovien, d’une rare finesse psychologique.

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Nadine Gordimer

Interview à «L’Express» en 2004

«Mes nouvelles représentent mon butin d’écrivain,tout ce que j’ai pu rassembler pour direla variété etla complexitéde l’expérience humaine, sans jamais négliger ce qui se cache derrière les événements historiques»