Tremblez, mortels, car je ne dors que d'un œil. Je suis Namazu le terrible! L'ébranleur de terre! Le poisson-chat géant qui hante les profondeurs abyssales! Tapi au plus nocturne de l'océan, fouissant le limon originel, j'attends l'heure où la méchanceté des hommes me réveillera. Alors je raclerai de mon échine les fondements du Japon et je provoquerai des séismes dévastateurs! Souvenez-vous d'Edo, en 1855, de Kobe, en 1995, de Fukushima, en 2011, et désespérez...

J'existe de toute éternité, mais c'est au XVIIe siècle que j'entre pleinement dans la mythologie japonaise. On me craint. On me prête aussi des vertus réparatrices, car mes ires engendrent la redistribution des richesses. On conjure ma toute-puissance à travers des récits naïfs dans lesquels le dieu Kashima parvient à m'immobiliser sous une pierre. Il est vrai qu'il m'a piégé à quelques reprises dans son sanctuaire, là où se trouve aujourd'hui l'aéroport international de Narita, hé, hé... Mais toujours je lui échappe. Je suis Namazu! Je projette mon ombre jusque sur Triton, le satellite de Neptune où vos télescopes ont observé une traînée sombre, baptisée Namazu Macula! Je hante la chambre de vos enfants puisque j'ai donné mon nom au Pokémon Barbicha!

Quand je dors, saccages et destructions sont assurés par mon prince héritier, Godzilla, cet enfant d'Hiroshima, tiré de son sommeil abyssal par les essais nucléaires dans le Pacifique. Il a fière allure ce cataclysme bipède, cet iguanodon colossal que rehausse une crête de stégosaure mutant. Godzilla... Cinquante mètres de haut, voire 100... Ses téguments blindés évoquent l'écorce des ginkgos millénaires et il crache le feu comme nos plus anciens dragons! Réveillé courroucé, mon alevin ravage les villes - avec une prédilection pour Tokyo. Ses exploits sont relatés en 1954 par Ishirô Honda dans une superproduction à 175 000 $, qui attire 9,6 millions de spectateurs au Japon, générant de formidables recettes (environ 2,25 $) et fondant un genre, le kaiju eiga, le «film de monstres»...

Godzilla est une métaphore du Japon d'après-guerre et de la destruction nucléaire. Ses méfaits dévastateurs prolongent symboliquement les hantises nationales. Mais, comme le vieux Namazu, il est aussi le gardien d'un ordre ancien, il incarne la toute-puissance de la nature offensée, il punit les hommes de leur orgueil et de leurs blasphèmes - énergie atomique, manipulations génétiques ou pollution.

Derrière lui marchent les kaiju innombrables. Une faune mutante, pélagique, jurassique ou extraterrestre, qui s'oppose au «roi des monstres» ou s'allie à lui pour combattre pires qu'eux. Salut Mothra, mite géante! Ghidrah, monstre tricéphale volant! Ebirah, homard géant! Megalon, monstre insecte! Rodan, ptérodactyle géant! Ankilas, ankylosaure piquant! Baragon, tricératops hargneux! Gamera, tortue gigantesque!

Salut à toi, fretin abominable né de la radioactivité - pieuvre, chenille, mante religieuse, morse... Vous avez inspiré des dizaines de séries Z qui aident les chétifs humains à exorciser les angoisses nées de l'holocauste nucléaire, chétifs bipèdes... Ils peuvent se gausser, se retrancher derrière une cinéphilie de bon aloi, ils n'échapperont pas à la malédiction de Namazu, telle qu'elle s'incarne en Godzilla, la chair de ses rêves.

Issu des fonds de l'océan et des abîmes de la conscience, Godzilla traverse les époques et se rit des frontières. Devant la caméra de Roland Emmerich, il se naturalise Américain et change de sexe, ô Godzillette pondant ses œufs à New York. Il change de forme aussi, ô singularité indicible décapitant la statue de la Liberté dans Cloverfield. Il mute et prolifère dans Pacific Rim, ô chimères prodigieuses dont accouche une fracture tectonique. Il s'apprête à reprendre du service dans un blockbuster de Gareth Edwards. Au fond des océans, les sirènes colportent le bruit qu'il y affronterait des octopodes mutants appelés Muto.

Allez, pauvres mortels, je vous laisse avec Godzilla. Moi, Namazu le terrible, blotti sous le Japon, je me rendors. Veillez à ne pas déranger mon repos.