Le nouveau conseiller fédéral voit son élection comme la confirmation de la concordance.

Le Temps: Ce matin, certains commentaires trahissent une certaine déception par rapport à votre élection et à votre profil. Que vous inspirent ces commentaires?

Didier Burkhalter: Ces commentaires sont à peu près toujours les mêmes. Hier, c’est la stabilité politique qui a été confirmée. Comme il y a souvent une attente de changement, on imagine parfois que la stabilité est quelque chose qui confine à l’immobilisme. C’est ce qui est mis en avant. J’estime que c’est exactement l’inverse qui est vrai. La stabilité politique est l’un des fondements sur lesquels on peut construire les majorités politiques pour les progrès concrets.

– N’y a-t-il pas un malentendu à propos du sens de la concordance?

– Il y a la vision stricte de la concordance, arithmétique, qui attribue, en fonction de leur force électorale, deux sièges aux trois plus grands partis et un au quatrième. Mais la concordance, c’est aussi la volonté de faire en sorte que les institutions poussent les partis, les hommes et les femmes politiques à travailler ensemble. Mercredi, c’est cela qui a été confirmé. La campagne a beaucoup porté sur les équilibres de la Suisse. C’était un retour vers des valeurs d’auparavant qui nous permettront de mieux appréhender l’avenir. La concordance reste une ligne directrice forte.

– La volonté n’était-elle pas de sécuriser le terrain et d’éviter le jeu de quilles aux élections de 2011?

– Je ne crois pas. La partie de quilles a déjà commencé, mais elle n’a pas apporté de résultats probants. Automatiquement, il y a un retour vers quelque chose qui fonctionnait un peu mieux auparavant. Il ne s’agit pas de retomber dans une sorte de mine à charbon ou d’immobilisme. Il faut trouver un nouvel esprit de corps.

– La concordance n’est-elle pas menacée par l’apparition de nouveaux petits partis?

– C’est effectivement un risque pour la concordance, dont la conception première est d’intégrer les quatre grandes forces politiques du pays dans l’exercice des responsabilités gouvernementales. Il s’agit de rechercher une large majorité et pas seulement 51% comme dans d’autres systèmes politiques. Si les grands partis deviennent progressivement plus petits et qu’il y a un éclatement, cela peut menacer la concordance. Le retour à la stabilité peut aussi renforcer les grands partis. Les électeurs sont sensibles au facteur de la prise de responsabilités. J’ai beaucoup de messages en ce sens ces derniers temps.

– Avez-vous l’impression que l’UDC, qui a beaucoup contribué à casser la concordance, a opéré un retour en arrière?

– Je pense qu’il y a un mouvement dans ce sens. Il faut qu’il se confirme. La manière dont les partis se comporteront ces deux prochaines années, dans le contexte d’une campagne électorale qui a pratiquement déjà commencé, dira si c’est le cas ou non.

– La stabilité est-elle encore plus importante en période d’instabilité internationale?

– La solidité face à l’étranger dépend de la façon dont on est solide à l’intérieur. La Suisse n’est pas isolée. Elle est dans une situation difficile parce qu’elle est en crise sur plusieurs fronts. D’une manière générale, la Suisse n’est pas mal vue à l’étranger, au contraire.

– N’y a-t-il tout de même pas un problème de réseautage international? Nous ne sommes pas dans l’UE, nous n’avons pas eu beaucoup d’alliés dans la crise avec les Etats-Unis, ni avec la Libye.

– Le réseau ne dépend pas de l’appartenance à une alliance. La Suisse a de bonnes cartes à jouer en tant que pays indépendant d’une grande alliance. La Suisse a des amis. Le problème, c’est qu’elle a été simultanément en froid avec deux grands amis, les Etats-Unis et l’UE.

– On s’attend que vous repreniez le Département fédéral de l’intérieur. Or les assurances sociales et la santé ne sont pas les dossiers que vous avez le plus travaillés.

– Cela vient du fait que je n’ai pas siégé dans les commissions qui traitaient ces dossiers. Je constate d’ailleurs que c’est dans ces commissions-là qu’il faudra travailler pour accélérer le mouvement dans le domaine de la santé. J’en appelle à la capacité des différents acteurs à se mettre d’accord sur les réformes essentielles. Il n’y a aucune raison que le managed care [ndlr: les soins en réseau], qui, c’est vrai, a un impact sur la liberté de choix du médecin, reste bloqué au parlement. L’échec de la révision de la LAMal au parlement en 2003 a été une très mauvaise décision. Après cela, on a repris le dossier par tranches séparées, mais on a fini par les lier à nouveau et tout s’est retrouvé bloqué. Je trouve cela bien dommage.

– On reprend tout à zéro?

– Non, il faut relancer les réformes actuellement bloquées. On a perdu des années. Chacun doit faire un pas pour se mettre d’accord sur l’essentiel. Cela implique de laisser un peu son profil politique au garage et de prendre la route du progrès. Si je reprends le DFI, j’aimerais bien pouvoir en discuter avec les nouveaux présidents des commissions de la santé publique, qui vont prendre leur fonction à fin novembre, c’est l’occasion de relancer une dynamique.

– Vous n’avez pas été l’un des protagonistes de ces blocages. N’est-ce pas un avantage d’arriver dans le dossier de la santé avec une certaine virginité?

– Il est en tout cas bon d’avoir un nouveau regard sur un dossier bloqué. Je suis convaincu que même les protagonistes en sont arrivés à la conclusion qu’il s’agit d’avancer maintenant. On ne peut pas à la fois se lamenter de la hausse des primes et freiner les réformes.

– Vous avez peu de goût pour la personnalisation de la politique, qui est pourtant une réalité. Ne devrez-vous pas vous faire violence et vous adapter aux exigences de la communication moderne?

– On n’obtient pas que de bons résultats avec une communication offensive. Mais je reconnais qu’il faut parfois forcer le trait pour faire passer un message. Je suis parfaitement conscient qu’il faut parfois le personnaliser, surtout lorsque l’on occupe une place centrale dans la société. Mais il est inutile d’en rajouter. Il ne faut pas que cela dévalorise la fonction politique.

– Vous n’avez jamais travaillé dans l’économie privée et n’aviez pas, comme parlementaire, de mandat privé autre que régional. Est-ce un choix?

– Tout à fait. J’aurais bien voulu travailler dans l’économie privée. J’en ai eu plusieurs fois l’occasion, mais cela ne s’est pas fait: à chaque fois, une autre opportunité m’en a éloigné. Je suis resté un politicien professionnel. Mais j’ai l’expérience de la direction d’entreprise: j’ai passé quatorze ans à l’exécutif de la Ville de Neuchâtel et dirigé 1200 personnes. Dans ce contexte, j’ai présidé plusieurs entreprises publiques. Au parlement, je n’ai pas eu de mandat privé important car j’ai toujours jugé nécessaire de rester complètement indépendant.