Journalisme

Au «Nepali Times», la paix passe aussi par la plume

L’hebdomadaire népalais fondé il y a dix-huit ans garde des années de guerre civile la volonté de réconciliation chevillée dans ses pages. Un combat mené aujourd’hui contre les affairistes de Katmandou, persuadés de pouvoir acheter la fragile démocratie himalayenne

Pendant cette année anniversaire de ses 20 ans, «Le Temps» propose sept explorations thématiques, nos causes. Pour commencer, nous nous penchons sur les défis du journalisme à l’heure où le secteur est chamboulé par l’ogre numérique, où les fausses nouvelles pullulent, et où les pouvoirs politiques veulent reprendre la main sur l’information. 3e épisode aujourd'hui dans un autre Temps du monde, avec ce reportage au Nepali Times de Kathmandou

  1. Premier épisode: «Le New York Times, vu comme antidote aux fake news»
  2. Deuxième épisode: «Le Temps» de Tunis, la liberté en sursis


Des sommets enneigés peints sous tous les angles. Un drapeau rouge vif frappé de la faucille et du marteau, récupéré dans un cantonnement de l’ex-guérilla maoïste. Un article encadré du Times of India, sur l’étrange massacre de la famille royale dans le palais de Katmandou, en 2001. Comme souvent dans les rédactions, les murs du siège du Nepali Times, dans la capitale népalaise, disent les convulsions de ce pays himalayen, toujours classé parmi les plus pauvres du monde.

L’ombre de la guerre civile. L’armée omniprésente, ébranlée par une série de scandales financiers. La majesté des plus hautes cimes de la planète, au rythme desquelles vivent aussi les ruelles de Katmandou, encombrées de magasins d’articles de montagne. Au milieu de tout cela, raconter le Népal à travers le Nepali Times est, pour son rédacteur en chef-fondateur Kunda Dixit, une mission bien éloignée de celle d’un journal européen: «Il faut comprendre que toute une partie de la population de ce pays demeure analphabète, et que des centaines de districts restent hors d’atteinte de la presse et de l’information, même si internet avance à grands pas, nous explique-t-il. Il faut aussi voir que nous occupons un espace très identifié. Un journal comme le nôtre, en langue anglaise, est une fenêtre ouverte sur le monde. Pour tous les Népalais de l’étranger, pour les alpinistes du monde entier, nous sommes d’abord un trait d’union, un lien. Et nous sommes dans le viseur des autorités, très soucieuses de leur image.»

Le Nepali Times était, dit-on, la lecture préférée d’Elizabeth Hawley, alias la «mémoire de l’Himalaya».

Revivre notre rencontre avec elle: Miss Hawley, la dame qui écoutait les «stupides alpinistes» de l’Himalaya

Morte en janvier à 94 ans dans un hôpital de Katmandou, cette Américaine consacra sa vie à documenter les expéditions qui partirent à l’assaut de l’Everest, de l’Annapurna, ou des autres sommets. Dawa, l’une des plus jeunes recrues de la rédaction, est de l’ethnie sherpa, même si elle nous avoue «ne pas être envoûtée par la montagne». Elle travaille à la nécrologie de «Miss Hawley» sous le regard d’un vieux cliché, posé là par Kunda Dixit. Reproduction d’une photo des années 50, celui-ci montre le géologue et diplomate helvète Tony Hagen. L’expédition menée par ce diplomate montagnard, venu à pied depuis l’Inde en 1951, fit à l’époque sensation, saluée par Le Journal de Genève. «Sans doute Hagen avait-il mieux compris que d’autres comment nos montagnes impactent nos mentalités, nos manières de gouverner, notre réalité», poursuit Kunda Dixit. Arrêt sur image.

La rédactrice chargée du site internet fait défiler pour nous sur son écran d’autres documents d’archive. Le Nepali Times fait aussi office de mémoire nationale virtuelle par ses reportages sociétaux et ses longs articles culturels: «Nous ne pouvons pas seulement nous définir par l’information brute, ou par l’investigation, complète Kunda Dixit. Notre journal garde une vocation sociale. Nous sommes un peu une lanterne.»

Au bas du petit immeuble occupé par le Nepali Times construit sur un terrain du quartier de Patan où la famille Dixit possède aussi un restaurant, une agence de voyages et une pension, tricycles colorés et voitures livrent leur bataille quotidienne. Katmandou est, comme souvent, noyée dans un nuage de pollution. Au loin, les sommets enneigés sont masqués par une brume à forte odeur de charbon et d’essence. Le Népal d’aujourd’hui est bien éloigné de celui exploré à pied par Tony Hagen, pionnier de l’importante assistance humanitaire que la Confédération consacre à ces contreforts himalayens.

Et pourtant, tout y reste à construire. La paix, revenue après des décennies de guerre civile entre maoïstes et royalistes, bute toujours sur les dramatiques inégalités sociales. La géologie, comme l’a prouvé le séisme meurtrier de 2015, dicte ses lois. La démocratie institutionnelle est minée par les trafics d’influence, les dynasties politiques, le poids de l’armée. L’indépendance même du pays reste l’otage des deux géants à ses frontières: l’Inde et la Chine. Au point que les autorités de Delhi n’hésitèrent pas, après le tremblement de terre, à décréter un embargo qui mit à genoux ce pays dévasté.

Le Nepali Times – Le Temps du Népal – n’est pas la principale publication en langue anglaise, dans ce pays où la langue de Shakespeare reste celle de l’administration, des affaires et de l’éducation supérieure. A trente minutes de voiture, juste de l’autre côté de la rivière Baghmati et de ses berges recouvertes d’immondices, l’immeuble imposant et moderne du groupe de média Kantipur abrite la rédaction du quotidien Kathmandu Post. Autre dimension, autre démarche, autre approche: «Nous avons plus de cent correspondants dans les provinces, détaille son rédacteur en chef Akhilesh Upadhyay. Nous sommes à la fois explorateurs, pédagogues, décodeurs.»

Deux missions, pour deux titres presque aux antipodes tant le Nepali Times semble fragile par rapport au Post: «La force du Times est de savoir raconter ce pays autrement, nuance un diplomate européen. Un de ses articles récents, sur le fédéralisme, m’a permis de comprendre pourquoi la sortie de la guerre civile, en 2006, pèse toujours aussi lourd. La vérité est que les Népalais ne comprennent pas le fonctionnement d’un pouvoir décentralisé. Ils voient s’accumuler les administrations locales, le nombre d’élus et le nombre de gouvernements locaux. Le Nepali Times met sa plume dans la paix.»

Kunda Dixit nuance. La soixantaine élégante, son chien labrador assis à ses côtés, le fondateur du Nepali Times s’étonne que Le Temps vienne, pour ses 20 ans, lui rendre visite à Katmandou. Motif de sa surprise, exprimée autour d’un thé improvisé avec la rédaction? «Tout est fragile ici. Tout peut s’arrêter demain, ou la semaine prochaine», explique ce rédacteur en chef qui a tout connu depuis la création du journal, en l’an 2000. La censure lors du conflit entre rebelles maoïstes et forces royalistes, obligeant à faire paraître des pages entières en blanc, sans articles. Les pressions sur sa famille, qui l’ont contraint à fuir à l’étranger, en 2016, lorsqu’un magnat local, ulcéré par les soupçons de pots-de-vin relayés par le journal, fut propulsé… chef de l’office national anti-corruption. Les rédacteurs du Nepali Times sont alors en contact par e-mail avec leur patron en exil: «J’éditais les articles dans les trains en Inde, dans les gares, à l’aéroport de Dubai où je transitais, sourit Kunda Dixit. Le Népal est un bon exemple de ces zones grises sur lesquelles les journalistes butent sans cesse dans les pays émergents qui s’essaient à la démocratie. Ici, la loi est un labyrinthe. C’est un bouclier percé de toutes parts.»

L’escalier de l’immeuble du Nepali Times est encombré de cartons. Le dernier numéro de l’hebdomadaire sort tout juste de l’imprimerie. Odeur du papier. L’encre des pages colle aux doigts. Malgré le ciel ensoleillé, la froide humidité de janvier fait frissonner les lieux, et contraint les rédacteurs à conserver chacun, anorak et bonnet. Direction deux étages plus bas, où la publication sœur du journal anglophone, l'hebdomadaire Himal Times en langue népalaise, est en train d’être bouclée.

Le sujet de une est à nouveau explosif. Toujours le même magnat accusé de corruption, qui a dû renoncer à ses menaces après une décision de la Cour suprême népalaise réitérant la liberté de la presse et la légalité des écrits de Kunda Dixit. Sauf que plusieurs de ses investissements, en lien avec l’armée, sont aujourd’hui sur la sellette. Et que trois pages plus loin, un autre article risque d’attirer la foudre. Les journalistes y critiquent les errements politiques de Pushpa Kamal Dahal, alias «Prachendra» (le furieux), leader des ex-maoïstes et de l’alliance de gauche victorieuse aux élections législatives de décembre 2017. La paix et ses méandres, dans cet Etat devenu une république depuis l’abolition de la monarchie voici une décennie: «Le Népal est un bon exemple de pays où une presse libre fait la différence, estime Akhilesh Upadhyay, du Katmandou Post. Il n’y a pas d’autres lanceurs d’alerte que nous ici. Les syndicats sont tous ultra-politisés. Les dynasties règnent sur la politique. La loi du silence règne sur les agissements de l’armée. Les ex-rebelles attendent leur tour. Qui d’autre, à part les journalistes, pour dire l’intérêt général?»

Une autre réalité transpire dans les locaux du Nepali Times: les disparités socio-géographiques, et le préoccupant fossé qui ne cesse d’augmenter entre les Népalais restés au pays et ceux de l’étranger. Sept millions de Népalais sur une population de trente sont employés hors des frontières et inondent leur pays de transferts monétaires. Résultat: des centres commerciaux de Katmandou à la fois rutilants – aux standards locaux – et presque vides, car destinés à ces expatriés pressés de combler parents et enfants à chacun de leur retour d’Inde, des Emirats ou d’Asie du Sud-Est. Or ce lectorat-là est aussi une mine pour le Nepali Times dont le passage au tout-internet est imminent. Kumar, un rédacteur vétéran, lorgne sur www.nepalitimes.com: «Le paradoxe est que nos défis marketing et commerciaux sont sans doute les mêmes que les vôtres en Suisse, analyse-t-il. Nos annonces locales baissent. La distribution des journaux, qui se faisait hier par des démarcheurs à pied, à vélo ou à moto, est devenue chaotique. Nous survivons, en attendant sans doute de basculer complètement en ligne.»

On le chahute, en lui montrant les deux pleines pages de pub pour Yeti Airlines, la compagnie spécialisée dans les tours aériens de l’Everest. La mondialisation de la presse n’est-elle pas moins dévastatrice au Népal qu’en Suisse? Kunda Dixit rajuste sa polaire North Face, sorte d’uniforme dans cette ville où touristes et alpinistes vendent et s’approvisionnent en matériel: «Le gouffre qui nous séparait il y a vingt ans, lorsque nous avons créé notre journal et vous le vôtre, était bien plus profond, complète notre confrère népalais. Le Népal, en termes de vie quotidienne, reste à des années-lumière de la Suisse. Mais notre quotidien de journaliste s’est rapproché. Près de sept millions de Népalais sont sur Facebook et contactent directement leurs familles. Notre rôle est aujourd’hui moins de les informer que de les éclairer ou de les surprendre.» 


Le Népal en dates:

1950: En réponse à l’invasion du Tibet par la Chine, l’Inde étend sa domination traditionnelle sur le Népal. Ce royaume très fermé s’ouvre peu à peu, notamment grâce à l’expédition humanitaire et diplomatique du Suisse Tony Hagen.

1959: Rétablissement de la monarchie absolue. Régime de parti unique.

1989: Contestation démocratique. Réformes constitutionnelles.

1991: Premières élections démocratiques.

1996: Insurrection maoïste. Début de la guerre civile qui fera plus de 12 000 morts.

Janvier 2001: Massacre de la quasi-totalité de la famille royale dans son palais par le prince héritier Dipendra. Selon la version officielle, ce dernier se suicide trois jours plus tard. Son frère Gyanendra monte sur le trône.

2005: Le roi Gyanendra redevient monarque absolu.

2006: Armistice avec les maoïstes. Abolition de la monarchie. En mai, le Népal devient une République fédérale.

Avril 2015: Un séisme dévastateur ravage le pays. 8500 morts, près de trente mille victimes.

Novembre-Décembre 2017: Elections législatives remportées par l’alliance de gauche entre les maoïstes et les communistes.

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