Le Temps: L’annonce de votre candidature a soulevé une vaste polémique sur votre appartenance linguistique. Comment l’avez-vous surmontée?

Urs Schwaller: Fribourg est un canton bilingue. J’ai travaillé pendant treize ans au Conseil d’Etat d’un canton de 250 000 habitants à 85 ou 90% en français. Huit ou neuf chefs de service sur dix sont francophones. J’ai toujours vécu dans un environnement francophone dans le cadre de mon activité professionnelle. Actuellement, deux tiers de mes mandats professionnels sont dans la partie francophone du canton et un tiers à Berne. J’ai toujours pensé que c’est un atout de parler, de comprendre, d’écrire dans deux langues. Que c’est un avantage, dans les travaux des commissions parlementaires, de ne pas avoir à lire un texte préparé, mais de comprendre les questions et de pouvoir diriger les débats.

On me fait le reproche de pouvoir travailler dans deux, dans trois, éventuellement dans quatre langues. C’est tout de même assez étonnant. Dans quel monde vit-on si l’on doit expliquer si l’on rêve en français en ou en allemand? Je ne veux pas aller au Conseil fédéral pour rêver, mais pour travailler, pour maîtriser les dossiers. J’ai la chance de pouvoir faire le lien entre la Suisse romande et la Suisse alémanique.

J’ai représenté mon canton dans les conférences latines de chefs de départements, j’ai présidé certaines de ces conférences. J’ai représenté la Suisse romande dans des conférences suisses, j’ai été très impliqué au début dans le groupe de travail pour la nouvelle répartition des tâches entre la Confédération et les cantons, où j’ai représenté la Suisse romande. A ce moment-là, on a considéré ma situation comme un atout, en se disant que j’allais pouvoir discuter et négocier sur un pied d’égalité avec les Alémaniques. Aujourd’hui, on vient me dire que cela m’empêche de comprendre les Romands.

– Est-ce que vous auriez pu envisager de vous présenter à la succession d’un conseiller fédéral germanophone?

– Oui. Parce que je suis capable de m’exprimer, de comprendre et de faire comprendre, de conduire dans les deux langues principales de la Suisse. La question ne s’est pas posée. Le parlement devra choisir avant tout en fonction de la capacité des candidats à résoudre les nombreux problèmes non résolus.

– Par rapport au deux élus qui figurent sur le ticket radical, avez-vous l’impression d’être un candidat plus classique, plus installé, qui peut plus difficilement porter le drapeau d’une nouvelle génération?

– J’ai l’avantage d’avoir une grande expérience dans des fonctions exécutives. J’ai été préfet dans un district de 40 000 habitants. J’ai rendu des centaines, voire des milliers de décisions. J’ai été membre pendant treize ans du collège gouvernemental dans un canton de 250 000 habitants, qui a connu un développement assez extraordinaire. J’ai contribué à assainir les finances et, dans le cadre d’un travail d’équipe, je pense avoir apporté beaucoup dans les questions de fusions intercommunales et de politique d’agglomération, la mise en place d’un fonds d’infrastructures pour l’agriculture. J’ai prouvé que je sais décider, assumer et exécuter. Je joue la carte de l’expérience professionnelle et politique, le fruit de vingt ans de travail. Ici à Berne, j’ai pris la présidence du groupe, ce qui demande une certaine retenue dans le travail parlementaire.

– Depuis combien de temps pensez-vous au Conseil fédéral?

– J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie. J’ai été élu très jeune préfet, qui est une fonction extraordinaire. J’ai ensuite été élu au Conseil d’Etat. En 2003, je suis entré pour la première fois dans un législatif, à savoir le Conseil des Etats. Je me sens bien et je ne me dis pas le matin que je dois absolument trouver quelque chose d’autre. J’ai des mandats extrêmement intéressants non seulement en politique mais également sur le plan professionnel. Mais quand on a travaillé dans un exécutif et que l’on est élu à Berne, il est normal que l’on se pose la question d’une élection au Conseil fédéral, qui est à la fois un défi et une chance extraordinaire. Deux cents parlementaires se la posent.

– Aujourd’hui, un certain nombre de personnalités capables n’ont pas envie d’aller au Conseil fédéral. C’est nouveau. Est-ce inquiétant?

– On peut constater une moindre attraction du pouvoir législatif et exécutif à tous les niveaux, commune, district et canton. La position d’un conseiller fédéral a beaucoup changé. La fonction est plus personnalisée, la crédibilité du Conseil fédéral a diminué, la confiance qu’on lui porte a baissé. Un baromètre teste tous les six mois la popularité des membres du collège gouvernemental, la presse hebdomadaire annonce tous les dimanches qui va voter quoi le mercredi suivant, les décisions ne sont plus collégiales, la vie privée est plus exposée, il n’y a plus de repos, plus de moments où le rythme baisse, la pression s’exerce vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je comprends qu’il y ait des gens qui ne veulent pas entrer dans ce système et s’exposer à la critique pour n’avoir pas mis la cravate adéquate.

– Pourtant, une fois que les conseillers fédéraux sont en place, ils s’accrochent. Pensez-vous qu’il faille limiter la durée des mandats?

– Je n’en suis pas convaincu. Il pourrait y avoir une limitation tacite à deux périodes. Après, il faut un renouvellement, qui peut aussi se faire en changeant de département. Cette question devrait dépendre avant tout de la réussite dans certains projets. Je suis convaincu que celui qui sera élu reprendra le département de Monsieur Couchepin. Ce successeur devra présenter des résultats concrets dans plusieurs domaines en l’espace de deux ans. Car la population sentira l’existence ou le défaut de résultats dans le montant des primes.

– Quel est votre diagnostic sur l’état du Conseil fédéral?

– La réforme du gouvernement ne va pas résoudre les problèmes liés à la collaboration au sein du Conseil fédéral. J’ai toujours dit: «Mettez les personnes qu’il faut et le système suivra.» Ceci dit, il faut un redécoupage des départements pour gagner en efficacité et les conseillers fédéraux doivent absolument avoir la possibilité de déléguer, en particulier pour les travaux en commissions.

– Que faire pour renforcer la collégialité?

– Elire les personnes qu’il faut au Conseil fédéral.

– Comment voyez-vous la poursuite des relations avec l’UE et notamment la question de la fiscalité des cantons, qui va très prochainement redevenir d’actualité?

– S’agissant de la fiscalité des cantons, nous avons besoin d’une stratégie. Nous devons présenter à l’UE un planning, de concert avec les cantons. Nous savons que nous devons agir et il y a des solutions. Je peux le dire en tant qu’ancien responsable des finances fribourgeoises. Mais il faut avoir une stratégie et la volonté de faire quelque chose. On a attendu trop longtemps.

En ce qui concerne l’Europe, je reste partisan de la voie bilatérale, tout en sachant qu’elle sera toujours plus difficile. Il faudra réévaluer la situation chaque année. Pour l’instant, il n’y a aucune raison d’adhérer. Mais il ne faut pas fermer la porte pour toujours. Il reste de nombreux domaines dans lesquels on peut et on doit négocier bilatéralement. Je suis également partisan d’un organe de coordination, un accord-cadre formel qui réglerait et clarifierait qui fait quoi et qui est compétent. On a surtout besoin d’une vue d’ensemble, qui fait défaut aujourd’hui. Je suis enfin convaincu que l’UE va découvrir progressivement la nécessité d’un certain fédéralisme. C’est une évolution que nous devons suivre de très près et c’est en parallèle que nous devrons adapter notre collaboration.

– Quel est l’intérêt pour ce pays de remplacer un libéral-radical par un démocrate-chrétien au Conseil fédéral?

– Il y a plusieurs domaines dans lesquels nous pouvons mieux faire valoir et promouvoir la politique sociale et familiale, ainsi que notre sensibilité pour les questions environnementales. Avec notre approche politique du centre, nous pouvons changer les majorités au Conseil fédéral. Pour ne parler que de l’actualité, nous aurons 10% de jeunes chômeurs à la fin de l’année. Les libéraux-radicaux refusent d’entrer en matière sur un programme pour les jeunes et les chômeurs de longue durée. Quant à l’environnement, je ne les ai jamais vu manifester beaucoup de sensibilité. Pour ce qui est de l’imposition de la famille, la formation, les assurances sociales, les services publics, la garantie des caisses de pension, nous sommes les gardiens de la pérennité. Sans nous, on aurait privatisé Swisscom en une nuit. Nous allons tenir notre programme. Les autres devront décider en fonction de leur intérêt d’avoir d’autres majorités dans certains dossiers au Conseil fédéral.