Faut-il soutenir la diversité de la presse suisse? Oui, répondent en chœur cantons, élus et professionnels. Une fois cette profession de foi posée, reste la vraie question: comment? Le système actuel – 100 millions versés par la Confédération à La Poste pour l'aide à la distribution – est au cœur d'une polémique allumée hier par les quotidiens La Liberté et Le Courrier. Forts d'un rapport destiné à l'origine à la commission des finances du National, ils estiment que Coop, Migros, le Touring Club Suisse, Ringier et Edipresse se tailleraient la part du lion, en «raflant presque 40%» de ces 100 millions. Colère du Courrier qui titre: «Des entreprises prospères phagocytent l'aide à la presse.»

Interpellé, le Département fédéral de l'énergie, des transports, de l'environnement et de la communication (DETEC) jette de l'huile sur leur feu. «Je ne peux donc pas confirmer ces montants, déclare Claudine Godat Saladin, porte-parole. Mais à notre avis, ils respectent les ordres de grandeur.» Vive irritation – évidemment – du côté de La Poste: «Ces totaux sont faux, s'insurge André Mudry, porte-parole. Nous distribuons 1,15 milliard d'exemplaires par année. Notre déficit est de 100 millions, que la Confédération comble. Cela correspond à une moyenne – je dis bien une moyenne – de 10 centimes par exemplaire. L'extrapolation selon le nombre d'exemplaires distribués par éditeur est inexacte. La plus grande partie des 100 millions va aux journaux régionaux et locaux à petit tirage et de faible poids.» Et de présenter une gamme de 168 tarifs (de 9,9 ct. à 100,5 ct.) en fonction du poids et de la périodicité pour un seul type de format de journal. Mais La Poste est incapable d'en dire plus. Elle affirme ne pas avoir les moyens de calculer le coût réel de ses prestations par titre. «Et pourtant, elle nous affirme que distribuer un journal lui coûte environ 35 centimes», s'étonne Alfred Haas, secrétaire générale de Presse Romande, l'association des éditeurs. «Cela exige des études fastidieuses et trop coûteuses», rétorque André Mudry.

Doit-on dès lors parler de non-respect de la loi, qui a pour but le maintien d'une «presse diversifiée», notamment «régionale et locale»? Dans sa lettre, certainement pas: aucun jugement n'a été émis en ce sens. Dans son esprit? «Evidemment, répond le conseiller national Vert Patrick Mugny, ancien rédacteur en chef du Courrier, à l'origine de la fuite. Je vais même plus loin: pour moi, il y a détournement de fonds. Pas au sens pénal d'escroquerie mais au sens civique et moral, par rapport à la loi.» Du côté du DETEC, on réagit avec philosophie. «La loi est claire, rappelle Claudine Godat Saladin. Elle n'exclut pas les grands groupes de l'aide publique. Je ne dis pas que c'est le meilleur système ou qu'il est bon, mais il a été voulu comme ça par le parlement.»

Problème de critères

Le problème réside en fait dans le flou autour des critères énumérés par la loi, qui stipule en effet que «La Poste fixe des prix préférentiels en fonction notamment de la fréquence de la parution, du poids, du tirage, du format et de l'importance rédactionnelle. Elle tient compte en outre de la proportion du tirage dont le transport lui est confié.» Des critères qui, pour certains, lui laissent une marge de manœuvre trop grande. En août 2000, la Commission de la concurrence avait du reste estimé que ce dernier critère et le système de «prime de fidélité» mis au point par La Poste faussaient la concurrence. Elle avait demandé au Conseil fédéral de la supprimer, ce qui n'a pas encore été fait.

Le maintien d'une presse diversifiée doit-il alors passer par un soutien direct aux maisons d'édition, comme le suggérait la commission de la concurrence? «Ce n'est pas opportun, répond Alfred Haas. Nous craignons que cela influence le contenu rédactionnel.» Presse romande n'a toutefois pas d'autre solution à proposer: «Pour définir un nouveau système, La Poste doit d'abord nous donner des informations chiffrées et fiables.»

Le dossier n'est pas prêt de se refermer. Le DETEC affirme en effet avoir mandaté une entreprise privée – dont il refuse de donner le nom – pour vérifier si le système actuel permet d'atteindre le but fixé par la loi et établir des scénarios alternatifs. «Nous avons besoin de chiffres plus précis, explique Claudine Godat Saladin. Ainsi que d'une réflexion sur les critères. Nous aurons les résultats en mai. Nous les rendrons publics. Ce sera alors au Parlement de décider.» Au vu de la complexité du système et des enjeux, le débat promet d'être chaud.