«Gérard, source de lumière et gloire des clercs». Celui que ses collaborateurs désignent ainsi dans une biographie qu’ils lui consacrent dans la deuxième moitié du XIIe siècle s’est attiré leur respect par ses qualités pédagogiques, sa modestie et son acharnement au travail. Né à Crémone, en Lombardie, il a, racontent-ils, fait le voyage de Tolède dans l’espoir d’y trouver une version de la Syntaxe mathématique de Ptolémée, dont il n’existe alors aucune version latine. Fasciné par l’abondance du savoir philosophique, logique, mathématique, astronomique et médical disponible dans la cité récemment reconquise sur les Arabes, il y est resté. Et, ayant appris l’arabe, s’est attelé à le mettre en latin à l’intention des savants occidentaux.

Ses disciples dressent une liste, non exhaustive, de ses traductions. Outre le traité de Ptolémée, popularisé sous son nom arabe d’Almageste, il y en a 70, dont les Eléments d’Euclide, le troisième traité de Théodose sur les sphères, le 1er livre d’Archimède, plusieurs ouvrages d’Aristote et de Galien, ainsi que de nombreux ouvrages dus aux savants musulmans qui ont étudié et prolongé leurs recherches: Al-Kindi, philosophe et ­commentateur d’Aristote, son compère Al-Khawarizmi, mathématicien dont le nom a fait naître en français le terme d’algorithme; le Persan Al-Farabi, le «second maître» après Aristote pour Averroès et Maïmonide et les deux philosophes et médecins phares du Khorassan, Rhazès (al Razi) et Avicenne (Ibn Sina).

L’Europe dans laquelle Gérard naît vers 1114 est en pleine mutation. La première Croisade, qui vient de s’achever, l’a mise brutalement en contact avec la civilisation raffinée qui vient de connaître son apogée dans l’Orient arabe, entre Damas, Bagdad, Boukhara et Samarcande. Elle a également ouvert des voies commerciales sur lesquelles un nombre croissant d’Occidentaux vont voyager – et s’intéresser de plus près aux avantages pratiques du calcul et des mathématiques.

La frontière des civilisations bouge aussi en Sicile, où le conquérant normand Roger de Hauteville a vaincu les Arabes et jeté les bases d’un royaume où chrétiens, juifs et musulmans vont ­vivre et pratiquer côte à côte pendant plus d’un siècle. Et en Es­pagne, où le califat andalou, miné par les querelles dynastiques, s’effrite au bénéfice de la reconquête chrétienne d’Alphonse VI de Castille.

Ces nouvelles zones de contact offrent autant d’opportunités à la soif de savoir qui, au même moment, sort des monastères où elle s’était concentrée depuis la fondation de l’ordre des Bénédictins par Benoît de Nursie au début du VIe siècle. Les villes, en pleine mutation, sont le nouveau lieu de travail des clercs qui se font itinérants, parcourant des continents pour venir s’abreuver à l’enseignement d’un maître réputé.

La recherche des textes antiques, dont certains ne sont connus que par des traductions latines lacunaires, des paraphrases ou par leur seule réputation est un élément clé de cette quête de connaissance. Elle s’exerce dans toutes les directions: dans les bibliothèques des couvents où quelques textes grecs ont été conservés, vers Byzance, où Jacques de Venise traduit les écrits des philosophes antiques directement du grec, vers l’Afrique du Nord et vers l’Espagne où d’autres écrits – ou les mêmes – peuvent être trouvés en arabe.

Quelle voie a été la plus pro­lifique? L’historiographie dominante privilégie nettement la voie arabe. La thèse a fait récemment l’objet d’une controverse assez vite avortée dans la foulée du livre Aristote au Mont Saint-Michel, du médiéviste Sylvain Gougenheim, voué à réhabiliter la filière byzantine.

Ce débat aurait sans doute fort étonné Jacques de Venise ou Gérard de Crémone. Pour ces clercs assoiffés de science, dans un monde où la diffusion du savoir dépend de la bonne volonté des copistes, chaque trouvaille est précieuse et peut être utilisée pour une œuvre de connaissance qui, en dernier ressort, contribuera à grandir la chrétienté.

L’exemple, d’ailleurs vient de bonne source: Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, a fait lui-même le voyage d’Espagne et a commandité une traduction latine du Coran. Pour ce contempteur des hérésies, auteur entre autres d’un virulent traité antijuif, il s’agit avant tout de mieux connaître son ennemi pour mieux l’affronter sur le terrain des idées. Mais la littérature arabe ne parle pas que de religion.

Bénéficiaire et lecteur attentif depuis plus de deux siècles des traductions des auteurs grecs réalisées par les chrétiens syriaques, le monde musulman regorge d’une quantité de connaissances dont la réputation a franchi ses frontières. A partir des ouvrages d’Aristote, de Galien et de Ptolémée notamment, ainsi que de ­notions importées d’Inde et de Chine, les savants arabes, persans ou ouzbeks ont développé une métaphysique propre ainsi que des connaissances considérables en mathématiques, en astronomie et en médecine.

Tolède a été un des hauts lieux de cette activité, surtout dans les années qui ont précédé sa chute aux mains d’Alphonse VI de Castille en 1085. Son dernier prince musulman était un homme éclairé, dont le long règne a favorisé la venue dans la ville de nombreux savants juifs, moins bien traités ailleurs.

Lorsque Gérard de Crémone y arrive, sans doute en 1167, chrétiens latins et arabisés (les mozarabes), juifs et musulmans continuent à y vivre côte à côte, selon un système calqué sur celui du califat omeyyade: plus fortement taxées et discriminées sur certains points, les communautés minoritaires sont libres de s’organiser selon leurs règles et de pratiquer leur religion. Les lettrés musulmans y sont sans doute moins nombreux que leurs collègues chrétiens ou juifs: beaucoup ont émigré ou se sont convertis. Mais la ville conserve un riche patrimoine de manuscrits, qui suscite l’émerveillement des nouveaux arrivants.

Leur convoitise est si vive – et la demande venue d’outre-Pyrénées si pressante – que les premières traductions se font un peu au petit bonheur de la chance: le clerc venu d’Italie, d’Angleterre ou d’Allemagne, d’abord ignorant de l’arabe, s’adjoint un mozarabe, qui parle un patois dérivé de l’espagnol, un peu d’arabe courant mais non littéraire et, avec un peu de chance, a des rudiments de latin et un juif, qui maîtrise l’arabe mais ne connaît pas le latin. La traduction se fait donc en trois temps, aussi incertains l’un que l’autre, et laisse peu de chance à une vraie maîtrise des concepts.

Même s’il a appris l’arabe, Gérard de Crémone semble avoir ­utilisé cette technique, avec l’aide notamment d’un mozarabe prénommé Ghalib. Il a obtenu une charge de chanoine de la cathédrale et règne sur une sorte d’atelier de traduction comportant de nombreux socii ou collaborateurs (les auteurs de la Vie qui l’a fait connaître à la postérité).

Sa manière est caractéristique. Il n’interprète jamais le sens du texte. Lorsqu’un mot lui semble recouvrir un concept obscur ou nouveau, il le latinise. C’est ainsi que le mode de calcul par équations comportant une ou plusieurs inconnues, élaboré par ­Al-Khawarizmi sur la base des travaux de Diophante d’Alexandrie, prend le nom d’algèbre, tiré du nom d’un de ses ouvrages, Al-ĵabr wa’l-muqābalah (abrégé du calcul par la restauration et la comparaison). Gérard semble d’ail­leurs traduire phrase par phrase, au fil de la lecture, une technique sans doute sommaire mais qui explique son exceptionnelle productivité.

Il faut dire qu’il y a tant à faire! Comme beaucoup d’Européens, l’amoureux de Ptolémée a été attiré à Tolède avant tout par la profusion de travaux d’astronomie et d’astrologie qu’y avaient empilée les maîtres arabes. Pas plus que ces derniers, les clercs occidentaux ne font alors de différence nette entre la lecture du mouvement des astres et la divination que celle-ci permet. Et si son statut par rapport à la Révélation reste discuté, ce savoir, où les Arabes sont passés maîtres, suscite un fort engouement.

Mais Gérard découvre un champ infini d’autres possibilités: la géométrie, la médecine qui se taillera la plus belle part dans ses traductions. Et la philosophie d’Aristote, qu’il transmet avec les commentaires des savants arabes et pour laquelle il contribue à réveiller l’intérêt des clercs occidentaux.

Il l’enseigne aussi. Cet aspect de sa personnalité nous est connue par le philosophe anglais ­Daniel de Morley, qui a compté parmi ses élèves et oppose, dans le récit qu’il fait de ses expériences, la vivacité intellectuelle de son enseignement à la rigide pesanteur de celui dispensé à Paris par des «sauvages» que «leur ignorance contraint à prendre la contenance de statue» mais dont la bouche, lorsqu’elle s’ouvre ne laisse sortir qu’un «babillage enfantin». Gérard, lui, pratique la «dispute» qui instaure entre le maître et l’élève un débat savant sur le thème abordé – dans le cas évoqué par Daniel de Morley, l’influence des astres, une influence à laquelle le maître oppose sa conviction de pouvoir façonner son destin.

En repartant, ses élèves emportent ses traductions. Elles ne sont pas seules sur le marché: d’autres traducteurs de l’arabe sont actifs à Tolède et dans d’autres villes espagnoles, dans la Sicile norman­de, et même en Angleterre où Adélard de Bath a déjà fourni une ­version latine des Eléments d’Eu­clide. D’autres, comme Jacques de Venise ou Burgondio de Pise, ­disposent de manuscrits grecs. D’autres encore, comme le moine médecin Constantin l’Africain et, après lui, le mathématicien pisan Leonardo Fibonacci, vivent à cheval sur la Méditerranée et ont de ce fait un accès direct au patrimoine savant constitué par les Arabes dans leur spécialité.

Leurs travaux ont grandement contribué à transformer l’essor économique et démographique du XIIe siècle en une véritable Renaissance intellectuelle qui éclôt avec vivacité au moment où le monde musulman commence lentement à se renfermer dans une foi plus juridique et figée.

Ont-ils aussi favorisé une meilleure compréhension entre chrétienté et islam? La question est plus complexe: les représentations réciproques changent à cette époque. Bientôt plus personne ne soutiendra, comme le faisait la Chanson de Roland un siècle plus tôt que les musulmans sont des païens dont l’une des idoles s’appelle Mahomet. Deux siècles plus tard, le théologien ­Nicolas de Cues en viendra même à laisser entendre que la vérité divine, par essence inaccessible à la raison, est peut-être appro­chable par différentes voies religieuses.

Mais le mouvement principal va dans l’autre sens: l’échec définitif des Croisades au XIIIe siècle, la conversion des Mongols à l’islam vont solidifier une image menaçante du monde musulman. Et alors qu’à l’époque de Gérard de Crémone les versions des écrits grecs issus de l’arabe avaient la réputation d’être les meilleures, la Renaissance va s’efforcer de faire disparaître une origine vue comme une tare et opposer le renouveau du platonisme à l’héritage arabisé d’Aristote.

Demain: 1229, un traité pour régler le sort de Jérusalem