FIFDH

«Je n’aime plus voir le ciel bleu. Quand le ciel est gris, les drones ne volent pas»

«Drone», le documentaire réalisé par la norvégienne Tonje Hessen Schei, est projeté pour la première fois en Suisse à l’occasion du FIFDH. Des Etats-Unis au Pakistan, la réalisatrice donne la parole à ceux pour qui cette arme considérée comme «la plus propre» de l’arsenal militaire international fait partie du quotidien. Glaçant

«Je n’aime plus voir le ciel bleu. Quand le ciel est gris, les drones ne volent pas. Mais quand le ciel redevient bleu, les drones reviennent, et la peur avec». Ce sont les mots prononcés par Zubair Rehman devant les membres du Congrès américain en octobre 2013. Ce Pakistanais vit au Waziristan, région montagneuse du nord-ouest du Pakistan, qui subit depuis 2004 les frappes croissantes de drones américains. Le jeune homme a perdu sa grand-mère tuée par un drone visant Al-Qaida et a failli lui-même y laisser sa peau.

La bande-annonce de «Drone»

Le gouvernement américain l’a répété: les drones ont l’avantage d’être très précis, il y a très peu de victimes civiles. Une thèse que la réalisatrice s’efforce de réfuter tout au long du documentaire, à coups de statistiques et d’interventions d’experts. Depuis 2004, 3213 Pakistanais sont morts tués par des drones, et 2% seulement de ces victimes étaient des cibles de la CIA. Le film se montre clair sur les chiffres, mais l’on retient surtout l’angoisse. A travers des témoignages et des images chocs de la région, la réalisatrice pointe avec force la terreur perpétuelle de ses habitants, dans l’appréhension d’une attaque.

Si les témoignages des Pakistanais provoquent l’effroi, les images tournées côté américain laissent place à l’écœurement. Plusieurs anciens pilotes, dont l’Américain Brandon Bryant qui a participé au programme du gouvernement pendant six ans, font part de leur expérience.

On éprouve d’abord un dégoût face aux méthodes d’embauche: l’armée a créé des jeux vidéos qu’elle utilise comme outil de recrutement. Réel contre virtuel, la frontière entre la guerre et le jeu est mince: «C’était juste viser et cliquer.», explique Brandon Bryant. Un autre ex-pilote raconte: «Tu ne sais pas qui tu tues, parce que tu ne vois jamais de visage, juste des silhouettes». Le geste semble être sans conséquence, et les collègues de Brandon plaisantent et se tapent dans le dos après une opération rondement menée, comme ils le feraient pour un jeu. La caméra filme avec justesse ces enchevêtrements entre les deux univers: par moments on ne sait plus très bien si les images que l’on a sous les yeux sont celles d’un jeu ou de la réalité.

Tonje Hessen Scheiest a aussi choisi d’alterner les témoignages avec des extraits de prises de paroles de Barack Obama ou d’autres membres du gouvernement américain, particulièrement grinçantes mises en parallèle avec ce qui se passe sur le terrain. Obama recevant son prix Nobel de la paix en 2008, les éloges des drones en tant qu’ arme «incroyablement efficace contre Al-Qaida, bon marché et qui ne nécessite pas d’avoir des troupes sur place». Le malaise du spectateur est susceptible de monter d’un cran encore.

La force du documentaire réside précisément dans le choix de mêler sans cesse différents types de discours, celui des autorités, des bourreaux et des victimes. Au milieu d’explications simples et claires, on est frappé par des phrases chocs et percutantes, qui restent en tête bien après le générique. Parmi elles, celle d’un expert qui s’exprime à propos des frappes qui ont réussi à éliminer des leaders d’Al-Qaida: «Quand on en tue 4, on en crée 10».

«Drone» sera projeté mercredi 4 mars à 18h15 au théâtre Pitoëff et jeudi 5 mars à 20h au pub M. Pickwick.

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