Dans ce qu'il est convenu d'appeler «l'affaire Bilan» depuis l'été dernier, Alain Jeannet, rédacteur en chef du magazine économique du même nom, a fauté deux fois. Sur les neuf points de la plainte déposée par la Fédération suisse des journalistes (FSJ) et le Syndicat lémanique des journalistes (SLJ) contre lui, le Conseil suisse de la presse (CSP), organe professionnel qui surveille le respect du code déontologique, a en effet jugé que ce dernier a violé la «Déclaration des devoirs et des droits du journaliste» d'une part en faisant l'éloge de l'entreprise Kudelski dans la brochure présentant ses résultats annuels et d'autre part en profitant d'un rabais de 800 francs environ sur l'achat d'une montre, «cadeau» de l'horloger Michel Jordi jugé excessif par le CSP.

Dernier écart souligné hier par le CSP: avoir omis de rendre publique la pression qu'aurait exercée l'assureur Rentenanstalt sur Bilanz, magazine alémanique cousin de Bilan. Bilanz avait publié un article sur l'assureur que Bilan s'apprêtait à reprendre lorsque la rédaction romande a appris que Rentenanstalt avait boycotté d'un point de vue publicitaire le magazine alémanique suite à ce texte. Sur ce point cependant, le CSP, par la voix de son vice-directeur Daniel Cornu, a adressé un blâme collectif aux acteurs de l'affaire: le rédacteur en chef tout comme les plaignants ainsi que toutes les personnes qui avaient connaissance de ce chantage sans le rendre public.

Tout le monde n'avait pas hier la même interprétation de cette prise de position. Les plaignants ont exprimé leur satisfaction de voir que dans trois cas sur les neuf présentés «il y a réellement eu violation du code déontologique alors qu'Alain Jeannet a toujours prétendu qu'il s'agissait là de broutilles», a souligné Mathieu Fleury, secrétaire de la FSJ. Autre point positif pour les plaignants: «Cet avis montre que notre attachement aux vieilles règles déontologiques, souvent décrit comme ringard, reste important et qu'aucun écart n'est à tolérer», affirme Christine Pitteloud, secrétaire du SLJ. «J'attends maintenant d'Edipresse (propriétaire de Bilan et de 47% du capital du Temps, n.d.l.r.) qu'il saisisse la perche et qu'il prenne des mesures pour qu'enfin soit rédigée une charte rédactionnelle pour Bilan, attendue depuis juillet 1999», renchérit Mathieu Fleury. La Coordination des rédactions d'Edipresse suisse, qui a pris une part active dans le dépôt des plaintes, attend le 8 mars pour prendre position officiellement. Elle a rompu son dialogue avec la direction du groupe suite à la plainte et demande «des actes» pour le renouer. Soit «la rédaction rapide de chartes pour les journaux du groupe qui n'en disposent pas et une discussion sur la valeur de ces documents», selon Christophe Fovanna, membre de la rédaction du Matin ainsi que de la Coordination.

Du côté du groupe de presse, on prend acte du rapport du CSP duquel il ressort, selon le communiqué diffusé hier, «que Bilan, son rédacteur en chef et les membres de sa rédaction n'ont à aucun moment cédé à des influences de nature à remettre en cause l'indépendance du titre et de ses collaborateurs». Gérard Geiger, directeur des périodiques, appuie: «A l'aune de ce qui a été publié, il n'existe aucune preuve que le magazine a écrit sous une quelconque pression.» Quant aux améliorations de la charte rédactionnelle et à la réflexion sur l'éthique, «ce point a été identifié dès l'été dernier, précise le dirigeant. Un groupe de travail a été mis sur pied qui interroge une vingtaine de titres économiques internationaux pour connaître leur position.» Les travaux de ce groupe seront disponibles l'été prochain, soit un an après le début de «l'affaire Bilan». Alain Jeannet, lui, se dit «heureux que le CSP ait reconnu son intégrité journalistique ainsi que l'indépendance de son équipe». Il prend également acte des reproches qu'on lui fait («des maladresses que j'ai reconnues dès le début de l'affaire, le 31 mai 2000», insiste-t-il) mais reste persuadé que les plaignants «ont donné une importance démesurée à des maladresses et cherchaient à régler des comptes personnels plus qu'à débattre de questions importantes».

Daniel Cornu s'est pour sa part dit «choqué par l'élan de vertu qui s'est emparé de la profession» au cours de cette affaire. «J'aimerais que la profession ne se précipite pas sur les pavés pour jeter la première pierre», a-t-il insisté, faisant référence au temps où il était lui-même rédacteur en chef de la Tribune de Genève, période à laquelle «l'absolue rigueur n'était pas de mise. Les avantages accordés alors par Swissair aux journalistes pouvaient aisément dépasser les 800 francs.»