Le téléphone cellulaire a changé la vie des Africains, et du reporter qui cherche à les rencontrer. Il y a dix ans, trouver Agathe Vanie aurait représenté une expédition. Au­jour­d’hui, c’est l’affaire de quelques coups de fil et de 150 kilomètres entre Abidjan et Divo.

Agathe préside l’Association des femmes productrices de café-cacao du Sud-Bandama. Signes particuliers: corpulence forte, léger strabisme, un fichu bleu sur la tête. Et surtout une présence magnétique. Dans les villages qu’elle visite régulièrement, les fem­­mes ont pris ­sinon le pouvoir, du moins leur destin en main. Une petite ­révolution? On peut le dire.

Nous avions rendez-vous devant la poste de Divo, je m’étais préparé à une interview classique. C’était mal connaître l’Afrique. Nous voici partis sur la piste, croisant une procession de villageois et une fanfare aux instruments cabossés qui viennent honorer un chef décédé. Les funérailles sont un événement d’importance. Dans la Jeep, la présidente et son adjointe Hortense parlent vite, j’essaie de prendre des notes en encaissant les cahots.

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La vie d’Agathe est aussi cabossée que la route: elle a perdu sa mère très jeune et a été élevée par une marâtre qui ne voulait pas l’envoyer à l’école. «Les femmes font partie des meubles. Les terres sont détenues par des hommes, généralement transmises d’homme à homme. La femme est écartée de la gestion, elle s’occupe des cultures vivrières, de la maison et des enfants, mais n’a pas grand-chose à dire.»

Agathe a cultivé du cacao, dans une coopérative d’hom­mes au début. Elle les a vus baisser les bras face aux difficultés. Les Ivoiriens ont une expression bien à eux pour accueillir l’adversité: «Ça va un peu…» Avec les hommes qu’elle a croisés, ça n’allait pas fort. Elle a eu quatre enfants, son mari l’a renvoyée. C’est alors que dans son esprit a germé une idée, une revendication: donner aux femmes leur indépendance économique, transformer les servantes en partenaires.

Depuis, Agathe Vanie sillonne le Sud-Bandama – une trentaine de communautés abritant pas loin de 30 000 personnes – sans autres moyens que son énergie, la force de sa parole.

En arrivant au village de Boko, je comprends qu’une discussion en tête-à-tête est exclue. Une cérémonie m’attend. Une quinzaine de femmes surgissent au détour du chemin, chantant et mimant les gestes de la culture du cacao. Puis la visite commence, et je découvre quelque chose que je n’avais pas vu dans les villages parcourus précédemment: des pépinières de cacaoyers, les jeunes plants aux feuilles vert tendre soigneusement rangés à côté de chaque case. Le vieillissement du verger ivoirien est connu, le besoin de le renouveler admis par tous, mais c’est la première fois que je vois une initiative locale et tangible dans ce sens. Je prends des photos, qu’il faut bien sûr renouveler dans chaque pépinière pour ne pas créer de jalousies. Avec joie: la fierté de ces femmes est palpable, justifiée.

Une question me turlupine néanmoins. Comment ont-elles négocié avec les hommes du village, quelle est la légitimité d’Agathe face à l’autorité traditionnelle du chef? Impossible d’aborder le sujet de front, d’autant plus qu’au retour des plantations, on m’a justement installé à côté du chef, Gbaza Zouhouri, sur la véranda d’une des rares maisons en dur. Tandis que commencent les discours, une trentaine de femmes curieuses, parfois moqueuses, et une ribambelle d’enfants nous font face.

Trois déléguées de section racontent, en différents dialectes, le manque d’eau, de machettes, le prix élevé des produits phytosanitaires, les routes défoncées par les grumiers et non entretenues. Agathe traduit. A défaut de réponse articulée à ma question, le langage des corps et l’expression des visages disent beaucoup de choses. Les discours brefs et vivants des déléguées sont accueillis par un silence attentif. «Alléluia!» applaudit la foule après une intervention particulièrement sentie.

Quand le chef du village, assez âgé, prend la parole, il a l’air transparent. Un léger brouhaha gagne l’assistance. Il s’amplifie quand lui succèdent un éducateur spécialisé et le représentant du comité local chargés de sensibiliser les villageois à l’enjeu du travail des enfants. Leurs mots sont calqués sur ceux que j’ai entendus à Genève ou à ­Abidjan. Longues tirades, jargon d’ONG. Ici, je suis le seul à les écouter. Les femmes lorgnent du côté des marmites où mijote le repas de bienvenue.

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L’heure passe, il est déjà temps de reprendre la route. Dans la Jeep, Agathe dodeline de la tête, épuisée par la chaleur et cette journée qu’elle a organisée en plus de tout le reste. Nous nous rafraîchissons d’une bière à Divo. «Je me bats pour les pauvres», résume-t-elle. Qu’ajou­ter? Ceci peut-être: trois documents qu’elle me remet. Un projet de réseau logistique pour faciliter la ­collecte et la vente des fèves; un projet de formation; un projet de soutien aux orphelins des communautés. «Nous avons frappé à plusieurs portes, chez Cargill, Armajaro. Ils répondent tous la même chose: ­apportez le produit d’abord, on verra après.»

Je lis les documents. Là encore, j’y découvre quelque chose que je n’avais pas vu ailleurs – un plan ­financier, des échéances de remboursement.

«Nous pourrions fournir plusieurs centaines de tonnes de cacao dans la région si on nous en donnait les moyens», affirme Agathe Vanie. J’ai transmis une copie des projets à Nestlé et à Barry Callebaut. J’espère que les efforts des femmes du Sud-Bandama seront récompensés.

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