La photo aurait été parfaite. Peu après avoir dépassé un des panneaux «Non au travail des enfants» plantés le long des routes ivoiriennes, notre voiture a croisé entre Daloa et Gagnoa quatre fillettes balançant leur machette à bout de bras.

Pourquoi n’ai-je pas déclenché? Parce que j’aurais tout aussi bien pu photographier la vendeuse de rue (10, 12 ans?) m’ouvrant à la machette les noix de coco pour les quelques centimes que rapporte son lait. Ou ces gosses chargés de fagots deux fois plus grands qu’eux, à la merci des camions fous qui les frôlent sur des chaussées sans bas-côtés.

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La question du travail des enfants, complexe, dépasse largement le secteur du cacao ou l’Afrique de l’Ouest. Mais, en 2000, Channel 4 diffusait la phrase choc d’un gamin exploité: «Quand les gens mangent du chocolat, ils mangent ma chair.» Trop beau pour être vrai, diront les cyniques. Peu importe, le documentaire faisait mouche. Peu importe aussi que la collaboration saisonnière des enfants soit naturelle dans nombre de fermes familiales, ou que leur scolarisation défaillante soit d’abord un problème public: l’industrie s’est retrouvée en position d’accusée. En 2001, le sénateur américain Tom Harkin et le représentant Eliot Engel lui faisaient signer un protocole où elle s’engage à lutter contre «les pires formes de travail des enfants» et à certifier le cacao dans ce sens. En 2002, l’International Cocoa Initiative (ICI), était créée à Genève.

«Nous sommes là pour vingt ans, pas juste pour inaugurer une école et faire une photo», assure son directeur, Peter McAllister. L’ICI dit agir dans 259 communautés ghanéennes et ivoiriennes et couvrir une population de 835 000 habitants. Impressionnant. Sauf que le déluge de chiffres publiés par l’ICI, dont 39% du budget de 3 millions de dollars est dépensé au siège, sa façon de s’auto-congratuler en citant un «rapport indépendant» pas encore publié inspirent quelque méfiance. En quoi consiste son travail de «sensibilisation» qui, selon elle, «change la façon dont est cultivé le cacao»?

J’ai discuté longuement avec Kagohi Robale, le coordonnateur ivoirien de l’ICI, dans son bureau d’Abidjan. «Nous voulons que les communautés se prennent en charge elles-mêmes», dit cet homme fin qui a préféré étudier les circuits de l’école informelle en Inde plutôt que le système élitiste français. Son budget à lui est d’environ 70 000 francs par an. Le reste? Il ne peut dire comment l’argent est dépensé. Les documents envoyés par l’ICI ne permettent pas d’avoir une vision synthétique des projets.

Dans quelques villages, j’ai vu des salles de classe ou une cantine financées en partie par l’ICI. A Boko (Côte d’Ivoire), j’ai vu le brave Ahmadou se tortiller devant moi, tête basse, flanqué de deux adultes qui lui soufflaient son «témoignage» d’enfant privé d’école. J’ai surtout vu des animateurs me tendre des dossiers et des cartes de visite avec trois numéros de téléphone mobile, ressassant l’approche «holistique» de l’ICI.

Reprenons les objectifs du protocole Harkin-Engel.

1. Certification de cacao «sans travail forcé». La date butoir de 2005 a été reportée de trois ans, et aucun système utilisable par les consommateurs n’est en vue. L’industrie parle aujourd’hui d’un «concept de certification». La vérité est que contrôler 2 millions de fermes relève de la mission impossible. L’avouer ferait tache au royaume des cœurs sensibles.

2. Identifier et dénoncer les filières de trafic maliennes, burkinabés, etc. C’est à cette «pire forme de travail des enfants» que l’ICI devait s’attaquer en priorité. Or les quelques dizaines d’enfants rapatriés en partie grâce à son aide sont un maigre résultat par rapport au nombre de victimes. Quel est leur nombre, au fait: 5000, 15 000, plus? On n’en sait rien. Un rapport de l’Institut international d’agriculture tropicale de 2002 minimisant le problème a été critiqué, à juste titre, pour méthodologie défaillante. Les autres (OIT, Unicef, Université de Tulane, gouvernements – il y en a à foison!) diffèrent tous par leur approche, ajoutant à la confusion au lieu d’offrir une base d’action praticable.

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Certes, un gros travail a été fait pour sensibiliser les parents à l’utilité de scolariser leurs enfants, mais on sait aussi que les Africains sont passés maîtres dans l’art de réciter ce que les Blancs aiment entendre.

Ce n’est pas un hasard si la polémique du travail des enfants a surgi quand les prix du cacao étaient au plus bas. Elle pose aussi la question de la pauvreté et de la rémunération des planteurs.

La World Cocoa Foundation chiffr­e à 38,7 millions de dollars l’ensemble des fonds consacrés par les fabricants de chocolat (budget ICI compris) à une culture du cacao «responsable». Ajoutons-y les 90 millions de dollars du partenariat signé en février 2009 par la Fondation Gates, des ONG et l’industrie pour aider plus largement les cultivateurs d’Afrique subsaharienne. Partenariat qu’un acteur majeur a d’ailleurs décliné, le jugeant vague.

Arrondi, cela donne 130 millions de dollars. Or le versement d’une prime «commerce équitable» (actuellement autour de 150 dollars la tonne) aux cultivateurs de cacao ghanéens et ivoirens représenterait 285 millions de dollars – par année. Ce qui correspond aussi à 0,3% du chiffre d’affaires global de l’industrie du chocolat.

La question du travail des enfants ne serait pas réglée pour autant: les intermédiaires pourraient capter une part du revenu supplémentaire; à moins que ce ne soient les gouvernements comme l’ivoirien, qui siphonne déjà 500 millions de dollars en taxes sur la filière cacao. Mais le problème se poserait en termes différents.

Demain: Barry Callebaut, la ronde des camions-citernes