«Le Libanais aime le désordre. En 2004, quand tout le monde partait à cause de la guerre, moi j’investissais.»

En entendant son «oui?» sec au téléphone, j’ai d’abord pensé qu’Ali Lakiss allait m’éconduire. Pas du tout. Non seulement il m’a fixé rendez-vous pour le soir même, mais il m’a invité à revenir tôt le matin voir l’usine que sa société SAF Cacao construit à San Pedro. Quand j’ai franchi le portail, il était déjà là, haranguant les chauffeurs de camion. Nous avons tout visité, jusqu’à la cabane en bois où sont rangés les boulons en réserve – «matériel européen, hein, pas du chinois!»

Ali Lakiss, No 1 ivoirien du cacao, est un homme comblé – argent, relations, réussite. Il ne lui manque qu’une chose: la reconnaissance.

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Drôle d’histoire que celle des Libanais en Côte d’Ivoire. Arrivés dans les bagages des colonisateurs français, dont ils avaient le passeport, ils se sont vite imposés dans le petit commerce, puis le grand, au point que Félix Houphouët-Boigny leur demanda en 1970 d’en «laisser un peu pour les frères ivoiriens». Ils l’ont pris au mot, diversifiant leurs affaires dans l’industrie, les services. Les émeutes anti-françaises de 2004 et l’exode qui a suivi ont mis sur le marché des milliers de sociétés pour une bouchée de pain. Ils ont acheté.

Combien sont-ils? Soixante mille selon les chiffres officiels, plus du double selon d’autres sources. «Derrière chaque politicien ivoirien se cache un Libanais», dit un publicitaire français qui est parti. Ali Lakiss passe pour être très proche du président Laurent Gbagbo, dont il serre la main sur une photo, au-dessus de son bureau. Il s’en défend, minimise la jalousie visant la diaspora libanaise: «Les Ivoiriens ne sont pas racistes, ils veulent qu’on les respecte. D’ailleurs je suis Ivoirien, insiste-t-il, ma mère est née ici.»

Ali Lakiss, 44 ans, a «commencé à bosser à l’âge de 13 ans». D’abord intermédiaire, comme tant d’autres Libanais, il étend sa toile, contrôle une flotte de 250 véhicules, vend 40 000 tonnes de cacao au début des ­années 1990. Puis les quantités chutent, «à cause de Cargill et d’ADM». Elles remontent pendant la crise. En 2008, il a traité 140 000 tonnes, ce qui le met juste derrière Barry ­Callebaut.

Commentaire de Paul de Petter, directeur de Barry Callebaut pour l’Afrique de l’Ouest: un serrement de mâchoires. Les Libanais ont mauvaise réputation. Qu’ils soient impitoyables en affaires, passe encore. Ali Lakiss le confirme d’un sourire: «Tant que je peux négocier, je négocie.» On leur reproche aussi d’acheter tout ce qui traîne, même le cacao de la pire qualité, qu’ils se débrouilleront pour répartir dans différents lots.

Nous discutons justement de cela quand une secrétaire fait entrer trois employés gênés, présentant une cuvette bleue remplie de fèves plus que douteuses. «C’est quoi cette merde? Renvoyez le camion!» tranche le boss. Tête basse, les employés repartent entre les canapés recouverts de housses en plastique transparent. Ce n’est qu’une pensée fugitive, mais je me dis que si je n’avais pas été là, la réponse aurait pu être: «Coupez le prix de 20%!»

Trêve d’ironie. L’usine d’Ali Lakiss, c’est du sérieux. Cer­tifiée ISO, matériel dernier cri, trois lignes de broyage ca­pables de produire à terme 100 000 tonnes de liqueur de cacao, autant que Barry ­Cal­le­baut. «Encore faut-il trouver des acheteurs», grincent les concurrents. Ali Lakiss affir­me avoir déjà signé des contrats: «Les grands groupes font payer trop cher. Ma société familiale a peu de frais administratifs et contrôle toute la chaîne, mes prix seront plus raisonnables.»

SAF Cacao annonce un chiffre d’affaires de 150 milliards de francs CFA (400 millions de francs), Ali Lakiss investit 45 millions de francs. Avec quel argent? Le sien, celui de ses associés, les frères Adnan et ­Ahmed Amer, et de trois groupes bancaires (Ecobank, la Société ­ivoirienne de banque et la BIAO), répond-il.

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A côté de l’usine, le Libano-Ivoirien a acheté 40 000 mètres carrés où il planifie d’énormes capacités de stockage. Bluff, fuite en avant? «Je vise 10% du marché», relativise-t-il. Mais tandis que nous arpentons les nouvelles halles à grands pas, il s’enflamme: «Je vais loin. Je veux aller fort. Si ça capote, ça capote! Les gens ne nous connaissent pas, ils ne savent pas que c’est le travail qui fait la différence.»

Là, on le croit sur parole. Les Libanais mouillent leur chemise dans le négoce. Les immigrés burkinabés (60 à 80% des travailleurs du cacao dans l’ouest du pays) suent dans des plantations dont la propriété peut leur être contestée du jour au lendemain, comme cela s’est produit, violemment parfois, pendant l’anarchie 1999-2005. Trois groupes, américains et suisse (Cargill, ADM et Barry Callebaut), dominent l’exportation.

Et les Ivoiriens dans tout ça? Certains se contentent d’encaisser les taxes. D’autres se débattent. A part Ali Lakiss, ceux que j’ai vus ont petit moral. «A terme, nous sommes appelés à disparaître», dit ­Junior Gauta, directeur de coopérative et d’usine à Abidjan. «Des Ivoiriens? Il n’y en a presque plus. Je dois être la dernière femme ­active dans le négoce, regrette ­Mariam Sakho, d’Agrimex. Impossible de régater avec les grands groupes pour les conditions de crédit.» Les deux demandent, sans trop y croire, un retour au temps où l’Etat mettait de l’ordre dans la filière cacao. Est-ce possible? Le prochain article explore cette question.

Demain: Une matinée à la Maison d’arrêt et de correction