Sur les réseaux

Un chien de garde pour Facebook

Mis sous pression en Allemagne afin qu’il régule mieux ses contenus haineux, Facebook accepte de collaborer avec un régulateur

Avec son milliard et demi de membres, avec parfois ses pics d’utilisation de 1 milliard d’utilisateurs en une journée, Facebook est une puissance, Facebook est un continent, Facebook est désormais incontournable dans tous les phénomènes de masse qui agitent la planète. A commencer par celui qui bouleverse l’Europe et tout le pourtour méditerranéen: le phénomène migratoire, conséquence de la pauvreté et des guerres civiles et de conquêtes.

Si le réseau social est volontiers utilisé par les migrants pour s’entraider ou fédérer leurs actions et leurs déplacements, Facebook sert également de caisse de résonance pour toutes celles et ceux qui ne voient pas d’un bon œil affluer autant de réfugiés, qui plus est d’une religion et d’horizons culturels autres que les leurs.

Dans le fond, c’est le jeu normal de ce que l’on appelle «la conversation», cet échange multiple, qui fait parfois boule de neige et qui appartient désormais à notre paysage mental.

Sauf qu’aujourd’hui, avec la masse d’usagers qu’il déplace, Facebook est devenu un facteur essentiel dans la perception et la construction d’un événement. Ce qui s’y dit n’est donc plus de l’ordre de l’anecdotique et du privé: la conversation prend une dimension politique, voire même géopolitique. Ce que viennent de prouver précisément ces jours derniers les négociations entre le ministre allemand de la Justice et l’antenne allemande de l’entreprise.

A l’origine du problème: les milliers de commentaires racistes, haineux et xénophobes qui pullulent depuis des jours sur le réseau en raison de l’afflux massif de migrants en Allemagne.

Or, 35% de la population allemande est sur Facebook qui compte dans le pays 28 millions d’usagers. Critiquée depuis des jours pour sa politique d’autorisation extrêmement libérale, l’antenne allemande se trouvait donc au centre d’un débat très vif: jusqu’à quand allait-elle tolérer tous les appels à la haine qu’elle laissait fleurir sur les pages, en particulier d’extrémistes de droite?

Dans un premier temps, Facebook a résisté, argumentant que la définition de «commentaires haineux» n’était pas si simple à donner. Quant à supprimer des commentaires, il était fait recours à cette possibilité surtout lorsque des vies humaines étaient en danger, quand il était fait appel au meurtre. Tel était l’état de la discussion au 8 septembre.

Protéger les populations

Entre-temps, et une fois n’est pas coutume pour le réseau virtuel, la vie réelle, «the real life» pour parler comme les geeks, s’est considérablement accélérée. Le gouvernement allemand, voyant des milliers de migrants affluer sur son territoire et les tensions potentielles entre ses populations s’accentuer, a remis la compresse auprès du réseau social.

Le 14 septembre, le ministre de la Justice, Heiko Maas, rencontrait la direction allemande. Le 14 au soir la nouvelle tombait: Facebook Allemagne annonce «trois mesures pour faire face au racisme sur la plateforme».

Il s’agira en particulier «d’améliorer la gestion des réclamations». Et, pour ce faire, Facebook s’est dit prêt à collaborer avec un réseau de contrôle des contenus problématiques sur Internet, le FSM, pour Freiwillige Selbstkontrolle Multimedia-Diensteanbieter. Une manière, toute germanique, de «chiens de garde» des contenus problématiques sur le Net. Le FSM s’attaque à trois formes de contenus: les contenus illégaux, les contenus illégaux pour les mineurs mais légaux pour les personnes majeures; enfin, les contenus ayant un effet délétère sur le développement des enfants. C’est que l’organisation est spécialisée dans la protection de la jeunesse.

Avoir amené Facebook à collaborer avec le FSM constitue, pour les observateurs attentifs, une sensation, tant cet univers de contrôle semble aux antipodes de la conception libérale et anglo-saxonne de la liberté de parole. C’est le signe que la plateforme ne peut plus feindre d’ignorer quels effets ses dispositifs peuvent provoquer sur les populations d’un pays. On ajoutera: d’un pays, dans le cas de l’Allemagne, qui en sait un bout sur les conséquences néfastes des dérives populistes lorsque les exacerbent les médias de masse.