Des coteaux exposés plein sud et couverts de vignes d’un vert intense, des grappes bien formées, le reflet du chaud soleil d’août sur le sol crayeux, la douceur de l’air qui s’accorde à celle du relief.

Cela n’a rien de fortuit: le vignoble de Denbies s’y déploie sur une centaine d’hectares, ce qui en fait «le plus grand vignoble du nord de l’Europe», assure Christopher White, son manageur général. Et le domaine est réputé pour ses vins pétillants, vinifiés selon la méthode champenoise et très appréciés des amateurs anglais.

«Quand mon père a acheté ce qui était alors un élevage qui perdait de l’argent, en 1986, un ami qui enseignait la géologie à l’Imperial College a attiré son attention sur le fait que le relief, la nature du sol et même le climat étaient comparables à ce que l’on trouve en Champagne, raconte Christopher White. Ce n’est pas un hasard: il y a des millions d’années, les deux régions étaient géographiquement proches.»

Des vendanges de plus en plus précoces

Ces jours-ci, comme la plupart des autres viticulteurs britanniques, Christopher White voit la vie en rose: 2013 s’annonce un millésime exceptionnel et, pour lui, pas de doute, le responsable de cette situation n’est autre que le changement climatique. «Il est bien là, affirme cet homme de 37 ans à l’allure de cadre d’entreprise. Les températures augmentent, les gelées se font plus rares, les bonnes années sont de plus en plus fréquentes. L’avenir s’annonce bien!»

Les scientifiques prédisent une extension de l’aire favorable à la viticulture vers le nord de l’Europe. En France, le début des vendanges est de plus en plus précoce. A Dorking, il y a vingt ans, elles démarraient le 1er octobre. «Il arrive maintenant que l’on vendange dès la mi-septembre, note Christopher White. Et l’on cultive des cépages que l’on n’aurait jamais osé planter auparavant: nous attendons cet automne notre première vendange de sauvignon blanc.»

Jusqu’à présent, les conditions climatiques de cette année ont été idéales: un hiver long mais sans gelées, une floraison qui s’est effectuée en moins de dix jours, un ensoleillement optimal, pas de fortes précipitations, peu de vent. «Encore un peu de pluie et ce sera parfait», glisse le manageur général de Denbies, assis au milieu de la vaste et lumineuse cafétéria qui accueille les visiteurs du domaine.

Aléas climatiques plus fréquents et plus violents

A l’inverse, 2012 a été une année à oublier: la période de floraison s’est éternisée, l’été a été l’un des plus froids et pluvieux que l’Angleterre a connu depuis longtemps. C’est le revers de la médaille: les aléas climatiques devraient devenir plus fréquents et plus violents à l’avenir. «Le risque fait partie de notre métier, tempère Christopher White. C’est pourquoi nous avons décidé de mettre de côté 20% de la production de cette année, afin d’amortir de mauvaises vendanges éventuelles à venir.»

C’est aussi pour compenser l’incertitude propre aux métiers de la terre que l’entreprise familiale, qui emploie cent cinquante personnes à l’année et une quarantaine de saisonniers, a diversifié ses activités. Le domaine est devenu une véritable attraction touristique, qui revendique 350 000 visiteurs par an.

Ceux-ci peuvent découvrir le vignoble dans un train touristique, participer à une dégustation dans les caves, assister à la projection d’un film sur écran circulaire, déjeuner au restaurant gastronomique, dormir au bed & breakfast avec vue sur les vignes, acheter du vin – mais pas seulement – à la boutique… Des services à la carte pour l’organisation de mariage ou de conférence sont également proposés. La vente de vin ne représente plus que la moitié du chiffre d’affaires de l’entreprise.

Savoir-faire français, allemand, australien et sud-africain

En moins de trois décennies, Denbies est devenu, avec ses 300 000 pieds de vigne et une production qui devrait dépasser les 350 tonnes de raisins cette année, le premier des 432 vignobles anglais et gallois.

Pour montrer que ceux-ci n’étaient pas condamnés à ne produire que de piètres vins bon marché, Adrian White, le père de Christopher, s’est appuyé sur les savoir-faire français, allemand, australien et sud-africain. L’embouteillage des vins pétillants se fait avec l’assistance de l’Institut œnologique de Champagne et sur des machines importées de France.

Plusieurs dizaines de cépages sont cultivés sur le domaine, dont le surrey-gold, la production la plus vendue, un blanc sec pas désagréable, fruit d’un mélange de trois cépages allemands. Le chardonnay et le pinot noir restent cependant les cépages les plus répandus en Angleterre.

La production nationale ne pèse que 0,14% du marché intérieur

Même si la surface cultivée a doublé depuis 2004, la production nationale, composée à 60% de vins pétillants et à 30% de blancs secs, ne pèse que 0,14% du marché britannique. «Nous avons de la marge, se réjouit Christopher White. Mais ce serait une erreur de vouloir produire plus en sacrifiant la qualité. Pour exister, il nous a fallu prouver que nous pouvions produire un vin de qualité à un prix abordable.»

Les alléchantes perspectives du secteur attisent les convoitises: un ancien gérant de fonds d’investissement, Mark Driver, a créé un domaine dans l’East Sussex en espérant pouvoir y produire un million de bouteilles de vin pétillant et de blanc en 2020.