Post-modem

Anti-viol de série

Il y a eu, l’an passé, ce projet indien de soutien-gorge sécurisé à décharge électrique, conçu pour éloigner le violeur potentiel. Il y a eu, ensuite, cette déclinaison développée en Indonésie, sous la forme de souliers capables de délivrer à l’éventuel assaillant des chocs de 450 volts. Il y a eu aussi ces collants recouverts d’épais poils noirs capables de transformer n’importe quelle fillette chinoise en yéti hirsute, histoire de refroidir les malotrus par trop entreprenants. Et encore ces prototypes de sous-vêtements de la marque new-yorkaise AR Wear, réputés impossibles à arracher, déchirer ou même couper grâce à des tissus hyper-résistants et une fermeture par cadenas.

Ont également émergé toute une série d’apps à l’attention des jeunes étudiantes offertes sur les campus à la convoitise de mâles en surdose de testostérone: Circle of 6 permet de contacter en tout temps six personnes de confiance choisies préalablement, VizSafe propose de mettre en ligne des vidéos des zones où l’on soupçonne des comportements à risque, et OnWatch met à disposition des outils de signalement par localisation GPS, connexion directe avec les numéros d’urgence, et comptes à rebours préprogrammés. Enfin, dernier arrivé dans le petit (néanmoins florissant) secteur des outils de prévention du viol: un vernis à ongles dont la particularité est de changer de couleur lorsqu’il est mis en contact avec des substances susceptibles de faciliter une agression sexuelle (GHB, Rohypnol…), dissimulées par exemple dans un drink.

Cette énumération achevée, mettons les choses au point: non seulement je condamne le viol avec fermeté, non seulement j’ai horreur les discours relativistes du genre «il s’est laissé emporté par ses pulsions», «elle l’a bien cherché et n’a pas posé de limites» ou encore «ils étaient tous deux sous l’effet de l’alcool», mais je vois dans l’agression sexuelle un facteur de violence physique et psychologique autant qu’un lieu de production symbolique: le viol, dans sa signification sociale, assigne aux femmes un rôle à double face, proie potentielle ou victime inguérissable. Discours du perdu d’avance, dans un cas comme dans l’autre.

Et de discours, il est justement question avec tout cet attirail du consentement préservé. Attention: je ne nie pas que les problématiques soient fort différentes d’une zone à l’autre, que les mesures ne peuvent pas être les mêmes dans les dortoirs de l’UCLA et dans les slums de Bombay. Ce que je veux dire, c’est que cette profusion de gadgets sous-entend une forme de normalisation de la violence, et place la discussion dans un cadre idéologique qui me met mal à l’aise: comme si le viol n’était pas tant le fait d’un agresseur conscient et responsable, mais une fatalité abstraite à laquelle les femmes doivent se préparer à chaque fois qu’elles mettent le nez dehors; comme si le viol était toujours commis par des inconnus accoudés au bar, tapis dans les parcs et en possession de stupéfiants (alors qu’il s’agit la plupart du temps d’un membre des cercles amicaux ou intimes); comme si, une fois les sous-vêtements (à cadenas électrisés) retirés de plein gré, on se situait automatiquement dans une zone d’approbation absolue, sans la moindre nuance; comme si la responsabilité de limiter les incidents, finalement, en revenait toujours exclusivement aux femmes. Réelle politique de prévention ou technologie de l’évitement et du cloisonnement? Vilaine confusion.

Cette profusion de gadgets sous-entend une forme de normalisation de la violence