Tapez «anniversaire» dans votre magasin d’applications mobiles préféré, et vous aurez l’embarras du choix. Une «appli» pour ne plus jamais oublier de fêter vos proches, une deuxième pour connaître leur signe astral, une troisième pour apprendre aux enfants à organiser le fameux goûter déguisé avec les copains...

Grâce à son smartphone, impossible d’oublier une date importante, comme le 11 juillet 2008, qui a bouleversé l’univers du numérique, voire plus. Ce jour-là, Apple lance son App Store, diminutif d’»Applications Store», qui constitue aujourd’hui la plus grosse partie de l’iTunes, le «jukebox» numérique d’Apple, qui vend aussi de la musique, des films ou des séries. Il permet désormais au détenteur d’iPhone et d’iPad de piocher parmi plus de 850 000 applications, ces petits programmes qui se téléchargent facilement pour apparaître ensuite sous la forme d’un bouton carré sur l’écran de son appareil. Il y a des «applis» pour tout : sur Voyages-SNCF, on achète son billet de train en un clic, sur la RATP, on repère sa ligne de métro, et grâce à taxis-G7, on réserve son taxi.

Un phénomène planétaire en quelques mois

Ce n’est pas le fondateur d’Apple, Steve Jobs (1955-2011), qui a inventé le mécanisme, qui existait dès le début des années 2000. Mais c’est bien le magasin frappé de la pomme, ergonomique, facile d’accès et surtout lié à une Carte bleue, qui a permis leur envol. Dès le lancement, le succès est fulgurant. En trois jours, Apple comptabilisait déjà plus 10 millions de téléchargements. La barre des cent millions est franchie en septembre 2008. La même année, Google se lance à la poursuite d’Apple avec l’Android Market, rebaptisé depuis Google Play.

En quelques mois, les «apps» deviennent un phénomène planétaire, au point de ringardiser la Toile, ou presque. Wired, la célèbre revue américaine consacrée aux nouvelles technologies, proclame même la mort du Web en 2010 ! Pourquoi en effet surfer sur la Toile, vaquer de site en site, faire des recherches sur Google, quand tout est accessible à partir d’un seul bouton, en quelques glissements de doigt ?

Cinq ans après, le Web n’est toujours pas mort. Mais les applications continuent de rebattre les cartes, bousculant des géants comme Facebook ou Microsoft. Elles ont su se rendre indispensables dans la vie quotidienne des individus. Et comme le Web à ses origines, elles ont fait émerger des activités innovantes.

Nouvel outil à tout faire, le smartphone est devenu pour certains une extension de soi-même. «C’est le seul objet à s’être retrouvé dans nos poches avec le trousseau de clé et le portefeuille», rappelle Frédéric Potter, le fondateur de Netatmo, qui conçoit des objets télécommandés grâce à une application. «Difficile d’imaginer la vie sans applis», admet Sébastien Bizeul, enseignant, qui a répondu à l’appel à témoignages du Monde.fr. Emma D., étudiante à Paris, précise : «Les applications m’ont rendu la vie plus facile. C’est un vrai gain de temps. Je sais par exemple avant d’arriver à la gare sur quelle voie se trouve mon train.»

Pour l’instant, les usages restent essentiellement ludiques : les jeux et les réseaux sociaux sont les plus utilisés. En témoignent les «cartons» d’Angry Birds – un jeu de lancer d’oiseaux – conçu par le finlandais Rovio, de Draw Something – une sorte de Pictionnary en ligne mondialisé – ou de Zynga Poker, signés par l’américain Zynga. En ce moment, c’est au tour de Candy Crush, un Tetris amélioré inventé par King.com, de tenir la corde.

En réalité, plus aucun secteur ne peut aujourd’hui échapper aux applications. «Tous les grands groupes savent qu’ils ne doivent pas rater la vague. De toute façon, l’investissement n’est pas énorme pour eux. En moyenne, une application classique coûte entre 20 000 et 150 000 euros», affirme Romain Goyet, le cofondateur d’Applidium, une société qui développe des applications pour Canal+, la RATP ou Intersport.

Les commerçants – VentePrivée.com réalise 26 % de ses transactions sur mobile – ou les banques n’ont plus le choix. Le mobile est un passage obligé. «Les établissements bancaires qui ne proposent pas d’applications dignes de ce nom prennent aujourd’hui un risque majeur», avertit Eric Delannoy, vice-président du cabinet de conseil Weave. Pour les banquiers, il est indispensable de rester en contact avec des clients qui poussent de moins en moins la porte des agences.

Chez Boursorama Banque, 30 % à 40 % du trafic est ainsi réalisé grâce au mobile. A la Banque postale, 20 % des connexions aux services de gestion de compte se font à partir d’un téléphone portable. Mais ces services sont encore perfectibles. «Il est trop souvent impossible de contacter son conseiller avec son appli. Très rares sont celles qui permettent de déclarer la perte ou le vol de sa carte bancaire en un clic et une majorité ne donnent même pas les conseils de base pour bien la sécuriser», énumère Steffen Binder, cofondateur de la société Myprivatebanking Research.

Exit guides de voyages, émetteurs de cartes de paiement...

Mais les applications promettent de bouleverser des secteurs d’activité bien établis et de remettre en cause les positions de certains acteurs. Ainsi, les mastodontes de la carte de paiement, Visa et Mastercard, pourraient finir par être fragilisés par le recours croissant à Paypal. Cette filiale d’eBay permet d’effectuer des paiements sur Internet et sur mobile en entrant un simple identifiant.

Au Royaume-Uni, le client de Pizza Express, détenteur d’un compte PayPal, n’a plus besoin d’utiliser sa Carte bleue. Une fois son repas terminé, il saisit son téléphone, lance l’application du restaurant, inscrit le code de son repas indiqué sur le ticket de caisse, puis son identifiant Paypal et le tour est joué... Exit la carte de paiement, et donc les commissions des émetteurs de cartes traditionnels. «Fin 2010, nous avons enregistré 750 millions de dollars de transactions sur mobile. Cette année, ce chiffre atteindra 20 milliards de dollars», note Gimena Diaz, la directrice générale de PayPal en France.

Dans le tourisme, des acteurs 100 % Web comme TripAdvisor font trembler des institutions du guide de voyages, comme Le Guide du routard ou Le Guide vert Michelin. Surfant depuis des années sur les avis de consommateurs, la société de Boston propose déjà une vingtaine de «City Guides», des applications consacrées à une ville, comme Paris ou Londres. On y trouve les visites à ne pas manquer, les bons plans restauration ou logement, une carte du lieu, etc. Le tout étant disponible sans connexion Internet.

Plus de 60 millions de personnes utilisent chaque mois les applications TripAdvisor. «Grâce à la géolocalisation, qui nous permet d’identifier l’endroit où se trouve l’utilisateur, nous pouvons suivre la personne même quand elle est en mouvement. Notre boussole numérique guide facilement les touristes vers la destination de leur choix, et les accompagne dans leur visite», se félicite Adam Medros, vice-président de TripAdvisor.

Grâce à la simplicité «apps», la «domotique» (le contrôle électronique à distance des équipements de la maison), connaît une nouvelle jeunesse.

«Nous commercialisons une box sur laquelle tous les objets motorisés de la maison sont connectés. A partir de là, on peut être alerté sur une fuite d’eau, être informé de la présence de quelqu’un par un capteur vidéo, ou ouvrir la porte à distance», indique Emmanuel Joumard, à la tête de la division automatisation de v. L’entreprise a déjà vendu quelques dizaines de milliers d’équipements. D’autres proposent d’affiner le pilotage énergétique. «On vous alerte sur les heures creuses et pleines en fonction de la programmation de votre machine à laver. On vous dit combien vous coûte votre lampe de chevet», explique Olivier Ledoux, qui a lancé LifeDomus.

Chez les géants mondiaux du numérique, la terre a déjà tremblé

Cette facilité d’usage donne un nouvel élan à des entreprises qui se développaient jusqu’ici lentement. Inauguré en décembre 2011, Autolib’ a réellement décollé depuis que les usagers peuvent réserver leur voiture et leur place de stationnement sur leur application mobile. «En deux mois, nous avons doublé le nombre de réservations. Chaque semaine, 55 000 clients réservent une voiture, dont 80 % avec leur mobile, indique Morald Chibout, directeur général d’Autolib’. Avant, il fallait appeler, aller sur le site Internet ou sur une borne dans la rue.»

Pour proposer l’application utile et pratique, il faut réussir à travailler avec de nouveaux partenaires. Une révolution culturelle chez Ingenico. Le leader mondial des terminaux de paiement souhaite proposer aux petits commerçants son propre magasin d’applications, qui leur offrirait «des services de caisse enregistreuse, de promotion, de carte de fidélité, d’inventaire...», énumère Jean-Marc Thienpont, chargé de la stratégie mobile chez Ingenico. Mais il est impossible de concevoir ce «bouquet applicatif» sans s’appuyer sur des développeurs extérieurs, spécialisés dans les solutions mobiles. «On ne peut pas tout faire», reconnaît-il.

Chez les géants mondiaux du numérique, la terre a déjà tremblé. En cinq ans, Apple a écarté des firmes historiques de la téléphonie mobile. Nokia, qui fut pendant des années le numéro un du secteur, mais qui a raté le virage des smartphones, n’est plus que l’ombre de lui-même. Même déconfiture pour BlackBerry qui, pionnier du mail sur téléphone mobile, n’a pas su faire évoluer ses services.

Même Google, qui régnait en maître sur la Toile, a failli rater le train. «Quand ils ont lancé Android Market, ils ont été très critiqués sur la qualité technique. La réalité, c’est qu’ils ne cherchaient pas vraiment à le développer», indique Carolina Milanesi, analyste chez Gartner. Se lancer dans les magasins d’applications était en effet une démarche contre nature pour Google. Pourquoi pousser l’internaute hors du Web, et donc du moteur de recherche qui y génère l’essentiel de ses recettes ?

Google a décidé de passer outre, et aujourd’hui, son Google Play est présent sur un très grand nombre de smartphones, en particulier les Samsung. Sa part de marché est désormais supérieure à iTunes. Mais ses recettes dans le mobile en général – publicité plus applications –, s’élèvent à 8 milliards de dollars en 2012. A peine 1/6e de son chiffre d’affaires.

Sur le mobile, la guerre dépasse largement l’affrontement entre Google et Apple. «Les applications les plus populaires, comme Twitter ou surtout Facebook, avec Facebook Home rêvent de contourner les boutiques des deux géants», assure Mme Milanesi. Les dernières pépites du Net – comme l’«appli» photo Instagram (racheté par Facebook) ou Vine, sa déclinaison vidéo – sont des applications nées sur le mobile. Les pionniers d’un nouveau monde.