Ce n’est pas un coup marketing, assure Carol Dolorier de Haller, de l’Institut international de Lancy (IIL): «On voit l’écran tactile partout, pourquoi pas à l’école? Et nous sommes stricts, nous encadrons son usage…» Depuis la rentrée de septembre, l’IIL, qui compte plus de 1400 écoliers de tous les niveaux scolaires, a distribué 1200 tablettes électroniques iPad à ses élèves, dès 8 ans. Après quelques mois, que constate-t-on? «Certains avaient le profil pour l’utiliser, par exemple chercher des informations. D’autres se sont empressés de jouer. Nous observons un effet positif sur la motivation. Pour nous, la tablette est un gadget plus qu’un outil; pour les jeunes, elle représente d’emblée un outil…»

Ecrans omniprésents, connexion permanente, immixtion de l’informatique à chaque moment de la journée: la génération qui aura connu Internet au biberon ­fera-t-elle preuve d’une intelligence nouvelle, voire étendue – ou d’une dangereuse addiction? La question agite les experts, dont les plus sérieux appellent encore à la prudence. Car le thème nourrit aussi d’innombrables analyses de gourous, pour les plus enthousiastes, ou de pourfendeurs, sur le versant critique. Au milieu, les chercheurs multiplient les précautions. Même les jeux vidéo, qui ont déjà marqué une génération maintenant adulte, ne permettent pas de tirer des conclusions définitives, ­relève Daphné Bavelier. Et pour cause: les amusements d’arcade des années 1980 n’ont guère de rapport avec les productions actuelles.

Daphné Bavelier vient d’arriver à l’Université de Genève. Cette professeure de neurosciences cognitives a passé deux décennies aux Etats-Unis, où elle a notamment étudié les effets des jeux vidéo. S’agissant de la première génération de joueurs, elle évoque une «amélioration de la cognition spatiale, de la capacité à extraire une structure dans l’espace». Elle relève que des jeux sont désormais utilisés pour certains usages thérapeutiques, avec de jeunes autistes.

Toutefois, la scientifique mentionne des expériences, conduites sur des groupes, qui relativisent ces compétences, ou ces tares, que la technologie favoriserait. Par exemple, la capacité à pouvoir mener plusieurs tâches à la fois (le multitasking), laquelle a eu son heure de gloire médiatique ces dernières années; «dans des tests, ceux qui se disent «multitaskeurs» ont de mauvais résultats…» Et si les spécialistes observent un accroissement de la capacité à trouver des informations rapidement, à s’orienter dans la jungle numérique, ils notent, en parallèle, une baisse de la mémoire des faits.

«L’iPad ne rend pas plus ou moins idiot, il augmente un potentiel», lance Sylvie Wampfler. Chargée de cours en psychomotricité à la Haute Ecole de travail social de Genève, elle précise: «L’enfant aura vite des routines face à l’écran, mais pas nécessairement les prérequis. Dans certaines familles, des procédures resteront non apprises. Et l’enfant va se lier à l’interface selon son environnement…» De fait, il est trop tôt pour en juger: «On ne peut pas mesurer les effets, car on n’a pas mesuré les apprentissages.» Elle évoque néanmoins une «exécution motrice automatisée. L’enfant accroît son attention par augmentation des stimuli.» Et dans le débat, la psychomotricienne ne cache pas sa crainte d’«effets délétères»: «L’adulte lui-même est plongé dans les machines, voyez les parents face à leur smartphone. La réponse à l’enfant évolue car chacun est dans sa capsule. Et ce, dans une société de la performance…»

Directeur pédagogique à l’Institut Florimont, à Genève, Gérard Duc a publié une tribune à ce sujet dans nos colonnes (LT du 29.04.2011). Dans son établissement, pas d’iPad, mais un usage poussé de l’informatique. Des tableaux électroniques avec connexion dans les classes, et des mallettes d’iPod pour les cours de langues. Les écoles ne se trompent-elles pas en recourant à ces mêmes appareils, qui sont aussi requis pour le jeu, la vidéo ou la musique? «Les élèves font très bien la part des choses. L’iPod est utilisé pour l’école, ce n’est pas un jouet, et ils ont vite compris cette frontière.»

S’agissant des effets d’une connexion permanente, Gérard Duc se livre au jeu des pronostics: «Une extraordinaire agilité mentale, une aptitude à gérer plusieurs sources très différentes, une plus grande ouverture d’esprit et un décloisonnement des connaissances… Et, peut-être, une plus grande capacité à synthétiser.» Sur ce dernier point, il modère: «On note une difficulté à faire durer l’attention. C’est l’enjeu majeur: il faut compenser cet émiettement des informations en cherchant à développer d’autres facultés.»

Trouble de l’attention et addiction. Les motifs d’inquiétude le plus souvent évoqués à propos des nouveaux outils, et des jeux. Les histoires venues du Japon, de cures de désintoxication pour jeunes accros à Internet, ont fait le tour de la planète. Quant à l’avènement d’une humanité «zappeuse», incapable de se concentrer cinq minutes, elle a trouvé son porte-étendard en ­Nicholas Carr, auteur de l’ouvrage Internet rend-il bête?, récemment traduit en français.

Là encore, l’avis des experts décevra: pas moyen de prouver le phénomène, même si la montée en puissance d’une pollution de l’attention ne fait pas de doute. «Le problème est que l’on ne connaît pas la causalité», note ­Daphné Bavelier. Ceux qui manipulent frénétiquement leurs ordinateurs de poche pourraient présenter, déjà, des troubles de l’attention. La poule et l’œuf, en somme. La dépendance pose les mêmes difficultés d’analyse: «On observe de nombreux cas de co-morbidité, par exemple avec une dépendance au tabac ou de l’alcool. Le jeu permet-il de contrer une autre dépendance?»

Si révolution il y aura, elle ne fait que commencer. Possible à la maison dans le cas des plus favorisés, la connexion permanente, pour les enfants, pourrait franchir le seuil de l’école grâce aux tablettes, comme le montre l’expérience de l’IIL.

Formateur à la Haute Ecole pédagogique vaudoise, Lyonel Kaufmann, qui anime un blog dédié notamment à ces questions, observe: «L’école s’est souvent barricadée face à l’informatique. Car l’ordinateur fait écran devant le professeur. En ce sens, je vois davantage l’école se saisir des tablettes, moins intrusives, proches d’un livre… Et qui, dans la foulée, faciliteront l’intégration des nouvelles technologies.» Non sans débats.

«L’iPad ne rend pas plus ou moins idiot,il augmente un potentiel»