Telle une séquence filmée, la série de photos en noir et blanc produit un effet saisissant. Cinq manifestants cernent un policier dans la rue; l'un d'eux, casqué, lève le bras et abat son poing sur le dos de l'agent qui a entre-temps été maîtrisé; le policier est ensuite jeté à terre. Depuis moins d'une semaine et la parution de ces images dans la presse, toute l'Allemagne est remuée. Elle a en effet appris l'identité de l'homme casqué: Josef Martin – dit Joschka – Fischer: ministre des Affaires étrangères du gouvernement Schröder depuis 1998.

«J'ai été militant», avouait jeudi dernier Joschka Fischer dans un entretien au magazine Stern. «J'ai combattu dans la rue», confiait encore le politicien le plus populaire d'Allemagne au Spiegel lundi. Le militant, devenu homme d'Etat, reconnaît, d'abord implicitement, puis explicitement, tenir le rôle de l'homme casqué sur les photos que publient les deux magazines. Il regrette le déchaînement de violence de l'époque, qui n'a servi à rien. Ses explications sur son passé d'extrémiste de gauche surviennent alors qu'un tribunal de Francfort juge l'ex-terroriste repenti Hans-Jörg Klein, que Joschka Fischer a bien connu au début des années 70 (lire LT 11.12.2000). Le 16 janvier prochain, le ministre sera à son tour entendu comme témoin, comme le fut en novembre dernier l'autre écologiste renommé, Daniel Cohn-Bendit.

Déferlante médiatique

Depuis que Stern a ouvert les vannes, la déferlante médiatique ne cesse pas. Toute la presse allemande s'interroge chaque jour sur le degré de violence qu'a pu atteindre l'engagement militant de son ministre. Quand les éditorialistes se montrent critiques, c'est pour regretter les excuses tardives de Fischer à l'encontre du policier battu. Mais on reconnaît en revanche à «Joschka» d'incarner, par sa biographie, un morceau de l'identité de l'Allemagne: les pavés volaient haut à Francfort, et la haine des jeunes contre le capitalisme et son allié, l'Etat autoritaire et répressif, était sans limite.

L'ex-militant au poing levé peut-il encore dignement représenter la République devant le monde entier? Unanimement, la presse juge que oui, soulignant que Fischer a pris ses distances d'avec le terrorisme dès que les soixante-huitards y basculèrent. L'opinion publique n'est pas d'un autre avis: la cote de popularité de l'écologiste est quasi intacte, selon les sondages du week-end. Même l'opposition n'a tenté que timidement d'exploiter les écarts avérés de l'écologiste.

Cabale orchestrée

Joschka Fischer résiste d'autant mieux qu'il est victime d'une cabale orchestrée, pour des motifs obscurs, par la fille de la terroriste Ulrike Meinhof, autrefois cofondatrice de la Rote Armee Fraktion. Si Bettina Röhl, 38 ans, journaliste libre à Hambourg, a vendu cher, très cher, à Stern et Bild les photos compromettantes, elle a caché sans scrupule leur origine et menti en les présentant comme exclusives. Ces clichés furent en effet publiés le 9 avril 1973 par la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), qui en est propriétaire.

Bettina Röhl s'est procuré les clichés en 1999 auprès de leur auteur, Lutz Kleinhans, un photographe de la FAZ aujourd'hui à la retraite. Elle avait sollicité son aide pour illustrer un livre à paraître sur l'extrême gauche allemande. La jeune femme devait payer 40 DM pour chaque cliché. Soit le prix d'archives pour des vues montrant des manifestants anonymes. Son intervention aura été d'identifier l'inconnu au poing levé. Pour les clichés montrant Joschka en action, Bettina Röhl a réclamé entre plusieurs dizaines de milliers et 1 million de marks, selon les sources. Les avocats de la FAZ et du photographe lui demandent des dédommagements et les journaux bernés verseront les droits au photographe.