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Ayn Rand, l’inspiratrice de Paul Ryan

Le candidat républicain à la vice-présidence puise ses idées chez l’égérie de l’égoïsme et de l’ultralibéralisme. Le colistier de Mit Romney plaide pour le moins d’Etat possible

«J’espère que nul ne viendra me dire que des hommes tels que mes personnages n’existent pas. Le fait que ce livre ait été écrit et publié est la preuve qu’ils existent.» C’est ainsi qu’Ayn Rand conclut la postface d’Atlas Shrugged (La Grève en français), roman philosophique écrit en 1957, traduit en 17 langues, vendu à 10 millions d’exemplaires et considéré, selon un sondage conduit par la Bibliothèque du Congrès américain, comme le livre le plus influent aux Etats-Unis, après la Bible. Ses personnages: des hommes et des femmes sculptés dans de l’acier, au regard haut et vif. Mais ils sont aussi charismatiques, confiants, inventifs, aventureux, puissants, sensuels, athées, entrepreneurs, orgueilleux, fiers et individualistes.

Si l’on parle aujourd’hui d’Ayn Rand, égérie de l’égoïsme et de l’ultralibéralisme, c’est que Paul Ryan, 42 ans, candidat républicain à la vice-présidence et colistier de Mitt Romney, devenu le phénomène de la présidentielle de 2012, s’en inspire profondément. Jeune univer­sitaire, il offrait des exemplaires d’Atlas Shrugged comme cadeau de Noël à ses amis. L’entrée en scène de Paul Ryan donne une nouvelle vigueur à la doctrine qui plaide pour la responsabilité individuelle et le moins d’Etat possible. Le candidat se fait le chantre de l’austérité budgétaire et de la baisse des impôts. Au Congrès, le sénateur du Wisconsin a proposé de privatiser la sécurité sociale et d’abolir le Medicare, le programme gouvernemental de santé pour les retraités. «L’Amérique n’est pas un Etat social, ne cesse-t-il de marteler. C’est de notre devoir de sauver le rêve américain pour nos enfants.» Paul Ryan, comme Ayn Rand, s’adresse aux plus extrémistes des conservateurs américains.

Mais, au fait, qui est Ayn Rand? L’aventure de cette «Jeanne d’Arc du capitalisme» est racontée avec brio par le philosophe français Alain Laurent dans Ayn Rand ou la passion de l’égoïsme rationnel sorti de presse l’an dernier à Paris. L’histoire de son enfance et de sa jeunesse explique l’évolution psychologique de la romancière. Ayn Rand est un nom d’emprunt. Alisa Rosenbaum est née le 2 février 1905 dans les faubourgs de Saint-Pétersbourg, au lendemain de la sanglante répression antirévolutionnaire. En 1910, sa famille déménage au centre-ville dans un appartement plus spacieux donnant sur la célèbre Perspective Nevski, l’avenue principale. La jeune fille grandit dans un environnement aisé et bourgeois.

La famille Rosenbaum entreprend un grand voyage en 1914 qui la conduira en Europe centrale et occidentale, en passant par la Suisse avant d’arriver à Paris. Après un retour chaotique puisque la guerre est déclarée, la vie reprend à Saint-Pétersbourg. Mais tout sera bouleversé dès février 1917 lorsque commencent les premiers troubles contre le régime tsariste. L’immeuble où habitent les Rosenbaum est envahi et confisqué par les révolutionnaires. «Alisa Rosenbaum dit alors définitivement adieu à l’insouciance de l’enfance. Il lui en restera une haine inexpiable pour le collectivisme et le communisme», écrit Alain Laurent. Par la suite, la famille choisit un exil volontaire en Crimée. Le retour, en 1921, est cauchemardesque. La ville est rebaptisée Leningrad. Une banderole portant l’inscription «Longue vie à la dictature du prolétariat» flotte sur leur ancien immeuble. A la place de leur spacieux appartement, la famille a droit à une pièce sans eau ni électricité. Le décor est planté. La décision est prise. Alisa Rosenbaum partira aux Etats-Unis. Elle emportera avec elle une furieuse haine du collectivisme.

La métamorphose d’Alisa Rosenbaum en Ayn Rand a lieu dès son arrivée sur l’autre rive de l’Atlantique, en février 1926. Avant de monter à bord du paquebot De Grasse, la jeune femme doit parcourir des centaines de kilomètres jusqu’à Moscou et Riga pour obtenir un visa. Elle l’obtient pour une durée de six mois seulement. C’est en épousant Frank O’Connor, en 1931, qu’elle obtiendra la nationalité américaine. Ni Ayn Rand ni ses héritiers républicains ne se référeront trop aux humiliations subies des mains des services d’immigration américains. Les conservateurs montrent peu d’égards envers des étrangers sur sol américain, allant même jusqu’à les traiter de parasites.

Passant de petit boulot en petit boulot, de scénariste à Hollywood à écrivaine, Ayn Rand commence à se faire un nom. En 1932, un journal américain – le Chicago Daily News – lui consacre un premier article titré «A Russian Girl in Hollywood». L’Amérique découvre une nouvelle auteure engagée et qui donne du fil à retordre aux éditeurs qui lui reprochent son anticommunisme primaire et de donner une image excessivement négative de l’Union soviétique. La jeune femme rétorque: «New York est pleine de gens vendus corps et âme aux Soviets.»

Elle règle son compte à son pays d’origine dès son premier livre important et autobiographique, We the Living. Il s’agit d’un réquisitoire de l’individu contre la société. «Personne ne peut dire à un homme pour quoi il doit vivre. Personne ne peut s’arroger ce droit parce qu’il y a en l’homme des choses qui sont au-dessus de tous les Etats, de toutes les collectivités. Quelles choses? Son esprit et ses valeurs. Tout homme digne de ce nom ne vit que pour lui-même. Nous n’y pouvons rien parce que l’homme est né ainsi, seul, entier, une fin en soi. Aucune loi, aucun parti ne pourra jamais tuer cette chose en l’homme qui sait dire: Je.»

We the Living constitue la pierre angulaire de la pensée d’Ayn Rand. Elle s’appuie sur la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis qui érige l’individualisme en principe fondateur et fédérateur pour l’opposer au totalitarisme. Pour elle, la messe est dite: l’individu s’accomplit dans l’action créatrice au sein d’une économie capitaliste et libérale et l’Etat n’existe que pour protéger les droits individuels.

Ayn Rand fait une démonstration plus poussée de sa pensée dans The Fountainhead (1943), puis dans le grand opus Atlas Shrugged (1957). Dans le premier, Howard Roark, le caractère central, un architecte anticonformiste, dit: «Je ne discute pas; je ne coopère pas; je ne collabore pas; je ne veux pas aider; je travaille pour moi.» Le héros d’Ayn Rand ira jusqu’à saboter à coups d’explosifs un immeuble dont les plans sont sortis de son «génie». Il ne supporte pas les modifications apportées par l’un de ses confrères. L’écrivaine met en scène un énorme procès contre l’architecte, qui, par orgueil et fierté personnelle, va jusqu’à détruire le rêve de logement de plusieurs centaines de familles. C’est le procès d’un individu égoïste contre l’intérêt collectif. Howard Roark sera déclaré non-coupable.

Atlas Shrugged est tout aussi captivant. Dans une fresque dramatique, Ayn Rand chante les louanges de l’homme et de sa capacité à lutter pour son bonheur personnel et à d’entrer en rébellion contre la collectivité qui n’a pas de comptes à rendre. Ce roman met en scène une grève qui va paralyser le monde, une action conçue par les rebelles visant à «mettre fin à la tyrannie de l’Etat qui consomme mais ne produit pas».

Au fil de ses essais, discours et romans, Ayn Rand s’est créé un courant de pensée connu désormais comme l’objectivisme. Pour la championne mondiale de la rationalité existentielle, l’individu est un être héroïque, avec le bonheur personnel comme objectif, et qui existe par la réalité objective et non par des perceptions. Un et un font deux; il n’y a pas de place pour les interprétations, la foi ou les sentiments. L’objectivisme reconnaît le droit individuel de défendre son propre intérêt. Ce droit a pour corollaire la propriété. Tout transfert fait l’objet de négociations dans l’attente de bénéfice mutuel. La défense de son droit exclut la violation du droit des autres. Ayn Rand défend le capitalisme et une société du laisser-faire qui permet à chacun de prospérer. Dans une telle société, toutes les relations sont volontaires. Les hommes sont libres de coopérer ou non, d’acheter ou non.

Paul Ryan n’est pas le premier porte-drapeau d’Ayn Rand. Alan Greenspan, l’ancien patron de la Réserve fédéral, était l’un des disciples parmi les plus dévoués. Le président Ronald Reagan avait la même adoration pour l’ultralibéralisme. Même Hillary Clinton aurait avoué qu’elle avait aussi eu sa période Ayn Rand.

Comment alors cette auteure à succès est-elle restée une grande inconnue en Europe? Dans son livre, Alain Laurent fait d’abord ressortir qu’Atlas Shrugged, traduit en italien, espagnol et allemand, s’est vendu à des milliers d’exemplaires en Italie, en Espagne ou encore aux Pays-Bas. En revanche, il n’a été traduit en français qu’en 2011 pour cause de barrière idéologique. L’intellectuel français, qu’il soit de gauche ou de droite, tient encore à l’Etat social, explique Alain Laurent. Une tentative de traduction en 1958 en Suisse par Jean-Henri Jeheber, un éditeur allemand établi à Genève, s’est soldée par un échec.

En Suisse, la Société de Mont-Pèlerin, du nom du village au-dessus de Vevey, fondée le 10 avril 1947, financée par le secteur privé et présidée par l’économiste libéral Friedrich Hayek, représente l’école de pensée la plus proche de celle d’Ayn Rand. A présent, ce club exclusif d’économistes ultralibéraux poursuit ses activités aux quatre coins du monde et défend le même credo: le moins d’Etat possible. Pour sa part, l’Institut libéral (Zurich et Genève) présidé par le journaliste suisse Pierre Bessard, lui-même très familier avec l’œuvre d’Ayn Rand, défend son idéologie. Selon lui, sa philosophie est plus que jamais «d’actualité vu le niveau d’intervention de l’Etat suite à la dernière crise. Sa défense de la liberté est aussi un plaidoyer pour la responsabilité, ce qui se révèle particulièrement pertinent dans le secteur financier d’aujourd’hui, où les décisions ont souvent été dissociées de leurs conséquences. Ayn Rand dénonce l’illusion de prospérité créée par le déversement de liquidités par les banques centrales, ce qui ramène aux causes des crises successives aux Etats-Unis.»

Pierre Bessard dément l’idée que l’auteure américaine déteste ceux qui, dans la société, ne sont pas talentueux ou riches. Selon lui, Ayn Rand préconise la solidarité volontaire et la générosité: «Elle méprise la philosophie consistant à «prendre à Pierre pour donner à Paul» par l’intermédiaire de l’Etat, mais pas le fait que les personnes prospères financent des écoles, des hôpitaux ou des œuvres charitables. Elle défend les moteurs de la société – les inventeurs, les entrepreneurs, les créateurs de valeur – face à ceux qui veulent les asservir par paresse ou par confort. Mais elle ne s’oppose pas à l’entraide en cas de détresse.»

Le libre-échange n’a-t-il pas montré ses limites? Pour Pierre Bessard, «ce système a sorti des millions de personnes de la pauvreté. Mais, trop souvent, le cadre institutionnel des pays en développement ne protège pas les droits individuels, là où les régimes politiques sont corrompus ou prédateurs. Ayn Rand proposerait de mettre fin à l’aide au développement et de promouvoir des institutions fondées sur la reconnaissance des droits de la propriété et la libre entreprise.»

Alisa Rosenbaum partira aux Etats-Unis. Elle emportera avec elle une furieuse haine du collectivisme

«Ayn Rand méprise la philosophie consistant à «prendre à Pierre pour donner à Paul» par l’intermédiaire de l’Etat»

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