Est-ce une fatalité ou une banalité de constater que la dominance américaine dans les technologies de l'information répand de nombreux anglicismes dans le vocabulaire des francophones? Solution de facilité, nécessités professionnelles, expression branchée, absence d'équivalence, autant de raisons possibles. Un phénomène banal certes, mais aux yeux de pays comme la France ou le Canada, ce n'est point une fatalité. La France a adopté le 20 juin dernier, le terme «courriel» pour «e-mail». Le 13 mars 2002, Gabriel de Broglie, membre de l'Académie française, conseiller d'Etat honoraire, avait déjà relevé que pour le courrier électronique, l'usage de «courriel» se répandait en France. Tout comme l'abréviation «Mél.», pour l'adresse électronique au même titre que «Tél.» pour le téléphone. Ainsi, la Commission générale de terminologie et de néologie, dispositif interministériel consacré à la langue française – placé auprès du premier ministre de l'Hexagone –, a estimé ce néologisme conforme à l'usage de la langue de Molière. Elle a publié sa décision dans le Journal officiel, ce qui entraîne une application obligatoire au sein de l'administration française.

Cette commission dresse l'inventaire des termes utilisés dans leur langue d'origine, en sélectionne les plus utiles et propose des équivalents français en les accompagnant d'une définition. Soucieuse que les néologismes ne s'écartent pas du génie du français, elle souhaite que ses recommandations soient diffusées largement auprès du grand public, grâce aux services de l'Etat. «Après le flop de «causette» en 1997, équivalent de «chat» en anglais, nous sommes aujourd'hui confiants pour l'usage de «courriel», car la signification de «mail» reste inapproprié et vague. De plus, sa prononciation diverge selon les individus», affirme Bénédicte Madinier, cheffe de la mission de développement et de modernisation de la langue française, auprès de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France.

Inventé au Canada, où il est massivement utilisé depuis les années 90, «courriel» est retenu dans la terminologie officielle du Québec, région sensible au bon usage du français (en raison de son contexte géographique). Il s'agit en fait d'une contraction de «courrier électronique», qui selon la Commission française, reste utilisable et synonymique. On retrouve le préfixe «-iel» dans «matériel». En informatique, le «hardware» d'un ordinateur est constitué des pièces matérielles. Alors que «logiciel», créé par Philippe Renard (président de la Commission française de terminologie de l'informatique) qui a inventé avec succès ce néologisme pour remplacer le terme anglais «software», représente un ensemble de programmes gérant les données, soit la partie logique de l'appareil. «Courriel» a été construit dans le même ordre d'idée.

Même si le processus de formation néologique reste l'apanage des commissions de terminologie et des milieux spécialisés, tout un chacun peut soumettre une expression d'origine étrangère. En Suisse, le site Internet de la Chancellerie fédérale propose un formulaire* «Anglicismes: vos questions et contributions», par lequel on peut préciser le terme rencontré, son contexte (source, explications, etc.) et proposer une équivalence. Derrière cette fenêtre web se cachent les Services linguistiques centraux (SLC), qui comprennent une section de terminologie multilingue. Ces services veillent à ce que les lois, les ordonnances, les traités et les autres documents de la Confédération soient rédigés dans les langues nationales en des termes simples, clairs et compréhensibles. Les SLC émettent des recommandations terminologiques, qui ne sont pas prioritairement destinées au grand public. Exemples: l'administration parle au citoyen helvétique «d'espaces de discussion» au lieu de «chat rooms» ou de «transactions bancaires électroniques» pour «e-banking». Elle s'autorise même des frivolités graphiques avec «cyber@dministration» («e-government», en anglais).

Il n'existe pas en Suisse un dispositif tel que la lourde organisation interministérielle française, avec une Académie à la clé. Au niveau international, aucun organisme ne chapeaute les recommandations émises par les pays francophones. On tend malgré tout vers une harmonisation: la Suisse utilise ainsi la base de données terminologique de l'Union européenne.

* www.admin.ch/ch/f/bk/sp/anglicismes/anglicismes-fr-3.html