L’hiver approche. Le Valais attend les premiers gels pour faire tourner ses canons. Dans la montagne, juste à côté du chalet au toit de bardeaux et des pylônes de remontées mécaniques, c’est un autre joyau que celui de l’industrie touristique qui déclenche les passions: les barrages.

Près d’un siècle après la construction des premières centrales hydroélectriques, puis des barrages, dont la colossale Grande-Dixence, il s’agit de négocier habilement le «retour» des concessions, ces contrats signés entre les communes de montagne, propriétaires de l’eau, et les partenaires industriels et privés de l’époque qui ont aujourd’hui pour nom Alpiq, Axpo, ou BKV et ont la main sur 80% du patrimoine et de la production électrique valaisanne (10 milliards de kWh).

Le mariage de l’eau et de l’industrie, son potentiel économique, est de tous les discours, à la Foire du Valais la semaine dernière ou ailleurs. Ils façonnent les programmes de campagne pour 2011. Ils noircissent les documents stratégiques du socialiste et chantre de l’énergie Peter Bodenmann (LT du 18.02.2010). Ils figurent dans la to do list d’un certain Pascal Couchepin, revenu aux affaires valaisannes qu’on le veuille ou non.

Avec un peu d’avance sur les autres cantons alpins, les Grisons, Glaris, le Tessin, le débat plonge les Valaisans aux racines de leur histoire industrielle. Au siècle dernier, les collectivités n’avaient pas les reins assez solides pour financer et exploiter ces ouvrages. Elles ont mis en location leur matière première, l’eau, aux électriciens pour 80 ans. Or, les premiers contrats peuvent déjà se renégocier. La loi fédérale permet des renouvellements anticipés de 25 ans.

En même temps, le débat propulse le canton dans le XXI siècle, celui de l’énergie et de son marché bientôt totalement libéralisé. C’est un moment charnière pour une prise de conscience. «Le Valais est assis sur une mine d’or», aime résumer le ministre Jean-Michel Cina. Il l’est réellement. Les aménagements hydroélectriques ont une valeur de 15 à 20 milliards. Le chiffre d’affaires du secteur, que le canton pourrait obtenir de gérer, atteint les deux milliards de francs. A côté de cela, les 140 millions que les redevances font tomber annuellement dans l’escarcelle des collectivités sont presque des bagatelles.

Face à l’enjeu, on a les yeux qui brillent. Chaque notable, chaque élu y va de sa recette pour faire pleuvoir les recettes. Il y a ceux qui plaident instinctivement pour un renouvellement des ­contrats de droits d’eau. Les ­communes toucheraient immédiatement le pactole, fruit de la vente, pour une nouvelle période de 80 ans, des aménagements dont elles sont concédantes. De quoi, pour elles, voir l’avenir ­sereinement.

C’est, a priori, la stratégie du court terme, la solution de l’argent facile. Six communes, dans le Bas-Valais, ont déjà fait ce choix. Elles ont conclu un accord avec les CFF pour la concession de l’aménagement de Barberine (à Emosson où est en route le chantier de pompage-turbinage ­Nant-de-Drance en partenariat avec Alpiq). 343 millions leur sont promis.

On a vu l’effet du jackpot sur les autorités de Finhaut, 374 habitants, isolé dans la sauvage vallée du Trient regardant vers Chamonix. Son enthousiaste président Pascal May rêve déjà d’un mégacentre thermal à 100 millions, premier d’une dizaine de projets qui s’empilent dans ses tiroirs. La commune s’est offert les services d’un délégué à la communication que la capitale du canton ne peut pas se payer.

En plaine, un éminent libéral veille au grain et milite activement pour que l’or des barrages profite à tous. Pascal Couchepin suggère la création d’un fonds cantonal «souverain» à qui reviendrait «la contre-valeur des barrages». Cette entité, «qui serait indépendante du politique, permettrait de financer des tâches à connotation durable, comme l’assainissement des sites pollués, l’ensevelissement des lignes électriques, ou des bourses pour les étudiants…» confie-t-il au Temps.

Que l’argent à disposition provienne d’éventuelles participations de l’Etat, ou de la manne du renouvellement entre les communes et les partenaires actuels importe peu, selon lui. «Un patrimoine peut être à nous et mal géré. On ne fait pas un concours de nationalisme», lance-t-il, à l’adresse de certains extrémistes, partisans de la cantonalisation de l’eau, quelques éminences du PDC en tête.

L’ancien conseiller d’Etat socialiste Thomas Burgener proposait, en début d’année, un moratoire sur les négociations en attendant une stratégie solide. Au fond, les barrages sont une sorte de Graal que chacun essaie d’arracher, sans aucune considération pour l’unité cantonale. C’est la plaine contre la montagne. En plaine, on n’a que peu ou pas d’intérêts dans les grands aménagements, alors on jalouse les villages de montagne et leur trésor en puissance. Les dix communes qui tireraient le plus grand revenu par habitant du renouvellement des concessions représentent 1,5% de la population du canton.

A ce climat, s’ajoute un sentiment de méfiance vis-à-vis des électriciens, aux abois pour défendre leur trésor. Peter Bodenmann a l’habitude de dire qu’ils traitent les communes «comme la Chine traite l’Afrique». La diplomatie n’a jamais été son fort, mais on ne peut nier que ces sociétés posent déjà quelques jalons pour s’offrir les faveurs des collectivités. «Ils construisent des routes, font des avances pour s’assurer des négociations favorables le moment venu», admet un ancien président de commune.

Au cœur du système, mais au-dessus de la tempête, il y a Jean Pralong, ingénieur, 66 ans, carré mais pas populiste, engagé mais pas démagogue, PDC mais peu politisé. Jean Pralong, préside le conseil d’administration des Forces motrices valaisannes (FMV) depuis 1997, pour une année encore, apparemment le temps de boucler ce dossier clé. Sa société gère les participations de l’Etat dans les aménagements hydroélectriques.

Dans une salle de conseil, au siège des FMV à Sion, où Jean Pralong nous reçoit, on croit encore entendre les démêlées entre lui, Pascal Couchepin, qui a tenu la vice-présidence de la société jusqu’en 1998 et Peter Bodenmann, alors conseiller d’Etat. Bodenmann avait tenté de vendre les forces motrices. Aujourd’hui, FMV a 140 millions de cash et une capacité d’investissement d’un demi-milliard.

Jean Pralong ne blâme pas les présidents de communes qui roulent des yeux devant leurs concessionnaires. «Surtout pas Finhaut et ses voisines qui sont liées aux CFF par une convention fédérale, ce qui signifie que la Confédération aurait pu réquisitionner 100% des participations. Or, le canton a tout de même obtenu 10%. Cela a été bien négocié.»

Il se permet, en passant, une pique à son ami Couchepin: «Ce fonds signifie que l’on remet en question la notion de propriété. On devrait dès lors le faire non seulement pour les forces hydrauliques mais pour tout le monde: la production, les lignes, la distribution. Cela correspondrait à une cantonalisation. Or personne n’en veut.»

Racheter les barrages à tout prix? Redevenir enfin propriétaire de son patrimoine? Miser sur la pérennité? C’est bien mais ce n’est pas si simple. «Les communes concédantes recevraient le patrimoine mais elles hériteraient des risques en même temps, ce qui est beaucoup plus difficile à gérer», met en garde Jean Pralong, rappelant une donnée élémentaire: «Le recul des glaciers va diminuer la capacité naturelle de stockage de l’eau. Si je suis président de commune à Hérémence et que je conclus un contrat avec un distributeur, comment est-ce que je m’y prends le jour où je n’ai plus d’eau et que je ne peux pas livrer l’électricité.»

Autre réserve: le marché de l’électricité est européen, il se calcule en euros. «L’année passée, FMV a fait un contrat pour risque de change à 1,47. L’euro est tombé à 1,32», avise Jean Pralong. ­«Comment s’y prendrait une commune, par exemple pour débloquer un crédit de 60 millions devant une assemblée primaire pour des travaux conséquents?» Les autorités communales de Fully en on fait les frais: elles ont voulu s’essayer à l’exercice. Elles ont perdu un demi-million en 2009. Et il y a tant d’autres inconnues.

A chacun son métier, pourrait-on résumer. S’il a l’ambition de prendre de grosses participations dans les aménagements hydroélectriques, le Valais doit donc se préparer à gérer ce défi en professionnel, pourquoi pas par le biais des Forces motrices valaisannes et leur savoir-faire, en partenariat avec les grands électriciens. Jean Pralong imagine une holding (FMV), dont les communes sont actionnaires, qui garderait les risques de propriétaire de leurs aménagements mais laisserait la gestion de la production, de transport, de la commercialisation et des services à des sociétés filles, professionnelles et indépendantes du politique.

Alors que des groupes de travail planchent sur la stratégie cantonale, Jean-Michel Cina ne commente pas ce scénario. Mais en coulisses, il essaie de persuader les communes de le suivre: «Ma stratégie vise à ce que le Valais redevienne propriétaire d’une grande partie de ses ressources. Il s’agit d’avoir au minimum la maîtrise de la consommation propre du canton – aujourd’hui, nous sommes propriétaires de 2 TWh mais en ­consommons 3,3. Toutes les participations supplémentaires devront permettre de créer de la plus-value en Valais de manière durable.»

Quoi qu’il en soit, selon la loi actuelle sur l’utilisation des forces hydrauliques, qui date de 1990, héritage de l’ancien conseiller d’Etat PDC Hans Wyer, qui a écrit un deuxième ouvrage sur le retour des concessions, en 2006, le Valais peut revendiquer au minimum 10% de participations dans les aménagements lors du droit de retour. Il faudrait probablement réformer cette loi pour relever la barre et répondre à l’appétit du canton, fringale qui pousse les retraités de la politique à inventer des stratégies à la place des élus.

Une énigme d’ici là, à méditer sur le télésiège cet hiver: FMV sera-t-elle l’entité par laquelle le miracle du consensus se produira, pour changer l’eau valaisanne en or valaisan?