Lutte pour la gouvernance

A Davos, on ressent une vacance du pouvoir mondial. Certes, le G20 existe, tout le monde a reconnu son efficacité, sa prééminence, même les banquiers qui estiment aujourd’hui que la régulation doit faire une pause pour réfléchir aux conséquences. Mais beaucoup pensent que le G20 s’enlisera dans des discussions sans fin. Car, comme l’a admis hier le président Sarkozy, le «G20 n’est plus dos au mur». Et surtout, les «forums» concurrents se mettent en place. Les grands pays émergents sous la bannière du BRICS s’organisent; l’ASEAN, qui couvre la région la plus dynamique du monde, ne se laissera pas contourner, comme l’a précisé le président indonésien Susilo Bambang Yudhoyono. La présidente de la Confédération, Micheline Calmy-Rey, a insisté, en ouverture du WEF, sur l’inefficacité de la gouvernance mondiale. Si le constat est donc largement partagé, les divergences de croissance économique compliquent sérieusement les choses. Ainsi, les Etats-Unis et la Chine s’accusent mutuellement de concurrence déloyale; les premiers dénoncent une manipulation du yuan (sous-évalué) et la seconde met le doigt sur les déficits abyssaux de la première puissance économique du monde. Cette querelle, qui s’est envenimée à Copenhague, lors du Sommet mondial sur le climat, empoisonne toutes les discussions.

Lutte pour les ressources

Dans l’esprit de beaucoup de représentants des pays occidentaux, les questions posées par le changement climatique ou la rareté de l’eau, ont disparu de l’agenda. A Davos, il est frappant de constater que ce sont toujours les pays du Sud qui y font allusion. Aux Etats-Unis, le changement climatique est même devenu un «gros mot», selon Thomas L. Friedman, éditorialiste au New York Times. Pour la présidente du MIT, Susan Hockfield, «il n’y a plus beaucoup d’espoir que les Etats-Unis mettent en place une législation de lutte contre les émissions de CO2». Au mieux, l’administration tentera de traiter la question en intégrant les émissions de gaz à effet de serre sous l’angle de la pollution, notamment en s’attaquant aux rejets de mercure, générés dans la combustion du charbon. Interrogés sur la concurrence qu’exerce la Chine dans les technologies vertes, les chercheurs du MIT Ernie Moniz et Kristala Jones Prather et Amy Glasmeier, qui dirigent le pôle Energie de la célèbre école du Massachusetts, répondent en chœur: «Ce n’est pas la Chine qui est le problème mais l’inconsistance de la politique américaine qui décourage les investissements et menace à terme de tarir le potentiel d’innovations dans ce pays.»

«Le manque d’eau est un souci majeur sous-estimé par les pays développés», s’est emporté un officiel indien jeudi matin lors d’une séance privée de plus de 2 heures organisée par la Water Initiative du WEF, relève une personne qui assistait au débat. «Les Indiens, qui utilisent 80% de leur eau pour l’agriculture, osent élever la voix pour se faire entendre. Ils ont réalisé que le pouvoir a basculé en leur faveur. Dans le système de production actuel, des pays qui manquent d’eau en exportent pourtant vers le Nord parce que leurs usines tournées vers l’export en consomment beaucoup. Cela va changer», ajoute ce spécialiste.

Lutte pour l’emploi

«L’industrie traditionnelle se déplace vers l’Est, parce que les coûts du travail y sont les plus bas, et que s’y trouve le capital le plus efficace. Cela va continuer, et l’Ouest doit l’accepter et se débrouiller avec.»

Kiran Mazumdar-Shaw, directrice générale de la société indienne pharma Biocon, décrit le premier aspect de cette tension entre les économies avancées et celles émergentes à propos de l’emploi. «Jusqu’à la crise, il n’existait pas de preuve que les délocalisations conduisaient à une réduction des emplois, constate Laura Tyson, professeur d’économie à l’Université de Californie. Aujourd’hui, la crise a changé la nature des emplois accessibles aux Américains. Les salaires réels chutent.»

Que faire alors? En tout cas «pas rapatrier les usines, sourit Zhu Min, conseiller du Fonds monétaire international, mais réfléchir à quels emplois les pays développés veulent créer».

Le second front concerne la «lutte pour les talents», une expression sur les lèvres de nombreux participants. «Le personnel qualifié manque cruellement, ingénieurs et informaticiens en particulier», s’alarme Françoise Gri, présidente de Manpower France. Hélas, les jeunes Occidentaux ont déserté ces formations, regrette-t-elle.

Pourquoi ne pas les remplacer par les étudiants des pays émergents qui viennent apprendre ces métiers en Europe et aux Etats-Unis? «Le problème est qu’ils doivent rentrer chez eux après leurs études. Pourtant, ils aimeraient rester pour créer une entreprise. Alors que nous manquons de personnel qualifié, nous avons besoin d’un «visa start-up», propose Ariana Huffington, du site américain Huffingtonpost.com. «C’est une bonne idée», juge Thomas Meyer, directeur du cabinet Accenture en Suisse, en pensant notamment aux étudiants des Ecoles polytechniques fédérales.

Lutte pour le commerce

Une nouvelle fois, Davos accueille une réunion de ministres du Commerce et nourrit l’espoir que «Doha» finira par aboutir. Le conseiller fédéral Johann ­Schneider-Ammann présidera la séance organisée samedi sur ce cycle de négociations commerciales lancé fin 2001. Les discussions butent sur le refus des pays développés d’abandonner certaines protections, et des pays émergents d’ouvrir davantage leur marché.

L’adhésion de la Russie à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) est aussi bloquée. Dmitri Medvedev regarde sans doute avec envie comment l’entrée dans ce club, il y a dix ans, a accéléré la croissance de la Chine. Mercredi soir, le président russe a fait monter la pression sur ses partenaires en déclarant qu’ils lui avaient «promis» que cette année serait la bonne.

La crise dans les pays avancés tempère cependant les espoirs d’avancées du libre-échange. «Le plus grand risque c’est que les populations et les responsables politiques choisissent le repli sur leur économie nationale», redoute Laurence Parisot, présidente du Medef (patronat français).

«Le risque politique en Suisse, alors que le pays sort renforcé de la crise, est que nous nous replions sur nous-mêmes, observe aussi Thomas Meyer, du cabinet Accenture en Suisse. Nous devrions pourtant nous ouvrir et profiter de cette force pour préparer la croissance de demain.»

Lutte pour les devises

La forte fluctuation des changes, une autre façon de parler de la guerre des devises, reste «probable», et pourrait coûter jusqu’à 500 milliards de dollars à l’économie mondiale, un montant proche du PIB de la Suisse. C’est le rapport sur les risques (http://riskreport.weforum.org/) publié début janvier par le WEF, qui le dit. Pour parvenir à cette estimation, le Forum a interrogé 580 de ses membres. L’un deux, Klaus Kleinfeld, président du géant de l’aluminium Alcoa, a dit hier que sa «plus grande inquiétude pour cette année est la volatilité des devises».

Nouriel Roubini, l’économiste aussi surnommé Dr Doom (Dr malheur), explique d’où vient ce problème typique des tensions entre les Etats développés et les autres: «Un monde dans lequel le taux de croissance de la Chine atteint 10% et où ce même chiffre correspond pratiquement au taux de chômage aux Etats-Unis, un monde dans lequel la Chine limite beaucoup le rythme d’appréciation de sa devise, c’est un monde dans lequel les tensions monétaires peuvent conduire à une guerre des devises, et à terme à une guerre commerciale et au protectionnisme.»

Ce matin, Timothy Geithner, le secrétaire au Trésor américain vient présenter ses perspectives pour son économie. Il pourrait répéter ce qu’il disait il y a encore deux semaines: cette politique chinoise est «indéfendable».