Heinz Bauer est l'anti-Berlusconi. On ne sait pratiquement rien de l'éditeur hambourgeois qui vient de racheter, à l'issue d'un long suspense, les activités audiovisuelles de KirchMedia, la holding en faillite du magnat déchu Leo Kirch. Ce puissant patron de presse est l'héritier d'une dynastie d'imprimeurs qui fonda puis développa l'entreprise familiale, la maison Bauer, aujourd'hui centenaire. Sa discrétion atteint des sommets inégalés: Heinz Bauer n'a jamais donné d'interview et il s'abstient d'apparaître en public. «C'est voulu et ça ne changera pas», assure son porte-parole. A 62 ans, Heinz Bauer, la quatrième génération aux commandes, exerce un pouvoir absolu sur la société dont il détient 98%, ses deux sœurs se partageant le solde.

L'Allemagne est soulagée: la solution «nationale» l'a emporté. L'offre présentée par Bauer en tandem avec Hypovereinsbank – respectivement 90% et 10% – a été préférée à celles de trois consortiums tous emmenés par des investisseurs étrangers. TF1 était sur les rangs ainsi qu'un groupe de deux actionnaires minoritaires de KirchMedia, le prince saoudien Al-Walid et l'empire italien Mediaset du clan du chef du gouvernement italien Silvio Berlusconi.

Les détails de l'accord seront négociés ultérieurement. Dans les grandes lignes, Bauer achète de la masse en faillite la bibliothèque des films et leurs droits (15 000 titres). L'éditeur acquiert aussi la part majoritaire (52,5%) dans le pôle télévisuel ProSiebenSat.1 (les chaînes privées Pro Sieben, Sat 1, Kabel 1, N-24). La valorisation des films par les diffuseurs est ainsi préservée. Seule filiale de KirchMedia cotée en Bourse, ProSiebenSat.1 se dégage enfin de l'ombre que faisait peser sur elle la holding surendettée de Leo Kirch. «Les chances sont bonnes de faire du pôle télévisuel une entreprise très profitable», juge le quotidien financier Handelsblatt.

Les droits sportifs ne sont en revanche pas concernés par la transaction. Ce pilier, souvent présenté comme le plus juteux de la masse en faillite, est vendu à un consortium basé en Suisse et emmené par l'ancien footballeur allemand Günter Netzer. Reportée plusieurs fois, la signature devait se dérouler jeudi à Bâle devant notaire.

La maison Bauer avait l'avantage sur ses rivaux de ne pas appartenir au cercle des créanciers de KirchMedia. Le prix, non confirmé, que l'éditeur déboursera – la branche spécule sur un montant de 1,6 à 1,8 milliard d'euros – sera ainsi versé sans condition aux banques créancières.

L'autre atout de Bauer est son profil apolitique. L'éditeur publie surtout des revues grand public pour les femmes, les jeunes et les consommateurs de télévision, de radio et de cinéma (les programmes). Au fil des décennies, il a investi toutes les niches profitables. La mode, le jardinage, la cuisine, la voiture, les mots croisés ou le charme (Playboy): rien ne lui échappe hors de la presse d'actualité où Bauer s'est jusqu'à présent gardé de s'aventurer. Un choix calculé: les secteurs investis (116 revues) sont tous très peu dépendants de la vente de publicité. Bauer souffre ainsi moins que ses rivaux (Springer, Gruner +Jahr) de la chute dramatique des annonces et offres d'emploi qui plombe la presse d'actualité.

A l'inverse de ses concurrents, l'éditeur n'a pas à éponger les dettes accumulées par ses concurrents dans le secteur en ligne. Moqué comme un éditeur «vieux jeu» car il n'investissait pas ou si peu dans Internet, Bauer affiche aujourd'hui une solidité qui favorise sa diversification dans la télévision, «une étape longtemps mûrie», dit-on au siège.

Le virage spectaculaire s'inscrit dans une aventure qui commença en 1875 quand le fondateur, Johann Bauer, ouvre une imprimerie pour produire… des cartes de visite. Le groupe pèse aujourd'hui 1,7 milliard d'euros et compte 6000 collaborateurs dans 12 pays. Patron solitaire et pilote émérite, Heinz Bauer est classé 32e fortune d'Allemagne avec 3 milliards d'euros (Manager magazine). Bien assez pour s'offrir la dépouille de KirchMedia.