« Ringo Starr refuse de se laisser enlever les amygdales. Cela vous est égal? A moi aussi, mais pas aux mères de famille habitant l’Angleterre. Car Ringo Starr, c’est l’un des Beatles, et les Beatles c’est pour tout jeune Anglais l’idéal fait homme, une sorte de dieu à quatre têtes dont on s’efforce d’imiter en tous points le comportement. Si ce dieu trouve bon d’arborer le cheveu long et mal peigné, l’œil fixe et le menton fuyant, chacun (jusqu’au futur roi) se doit de faire de même. Et si ce dieu refuse de se séparer de ses amygdales, les chirurgiens peuvent ranger leur scalpel: toute la jeunesse gardera aussi les siennes.

On fera peut-être, en l’an 5000, une curieuse étude sur la mythologie de notre époque. Adoraient-ils des dieux? demandera-t-on. Oui, ils adoraient quelques idoles, dont la seule vue les mettait en transes. Ils les vénéraient en hurlant, en trépignant et en cassant des chaises. Comment les choisissaient-ils? Parmi eux. Pour quelle raison: leur beauté, leur talent, leur intelligence, leur génie? Pour nulle autre raison, semble-t-il, que le bruit fait par la publicité. Ce culte durait-il longtemps? Un an ou deux. Que symbolisaient ces idoles? L’esprit du temps.

L’année prochaine, on enterrera à New York, en grande pompe, une caisse contenant des documents représentatifs de notre mode de vie, pour que les hommes de l’an 5000 (s’il en existe encore sur notre pauvre planète!) puissent se faire de leurs ancêtres une juste idée. On mettra dans cette caisse, bien entendu, un disque des Beatles. C’est triste, mais c’est juste: toute époque a les dieux qu’elle mérite.

Au XVIIe siècle, on a divinisé Louis XIV; au XVIIIe, Voltaire; au XIXe, Napoléon. Nous, nous aurons les Beatles. »