John Lennon n’est plus là pour oser l’affront. Mais il se pourrait bien que les Beatles demeurent pendant quelques décennies encore ce groupe universellement connu et, donc, «plus populaire que Jésus», comme l’affirmait au milieu des années 60 l’outrecuidant chanteur aux lunettes rondes. Le Vatican a pardonné il y a peu le péché d’orgueil de la star disparue en 1980. Il devra désormais composer avec une nouvelle déferlante qui maintiendra les «Scarabées» de Liverpool parmi les divinités très haut placées. C’est que les Fab Four reviennent aujourd’hui, partout chez les disquaires, sous des traits qu’on ne leur connaissait pas. Les douze disques de leur courte carrière – sept ans et des poussières – refont surface dans une version remastérisée, soit reliftée, débarrassée des bruits parasites et entièrement convertie à la stéréophonie.

L’affaire tiendrait de l’anecdotique, d’un passage obligé que d’autres dinosaures du rock comme Bob Dylan, Led Zeppelin, Rolling Stones ou The Who ont emprunté avec discrétion. Le cas Beatles, lui, fait beaucoup de bruit. Parce que la légende en question n’a pas de commune mesure avec celle des autres, sans doute. Mais surtout parce que la cure de jouvence du quatuor anglais a été longue et laborieuse. Les fans attendaient ce jour depuis 1987. Il y a vingt-deux ans, soit une éternité, les Beatles entraient une première fois dans l’ère du numérique. Ils quittaient les sillons des vinyles et les bandes des cassettes pour adopter la révolution du CD. On promettait à l’époque monts et merveilles, ce fut une des grandes désillusions que connut l’histoire discographique. Privé de reliefs, de dynamisme, le son de la plupart des nouvelles versions ne supportaient pas la comparaison avec les bonnes vieilles technologies. Un comble.

Autant dire que la nouvelle opération, très concluante (lire ci-dessous) lave un outrage qui a duré trop longtemps. Chacun des douze disques a trouvé aujourd’hui un éclat inédit grâce au travail méticuleux mené depuis quatre ans par les ingénieurs des mythiques studios d’enregistrement d’Abbey Road à Londres. Le nouveau coffret a de quoi impressionner: les pochettes originales sont suivies de nouveaux commentaires et de photos rares; chaque CD comporte de courts films documentaires sur l’album; le coffret comprend un DVD et un CD unique pour le Past Masters vol. I et vol. II.

Annoncée depuis plusieurs années, reportée sans cesse, la renaissance des Beatles marque aussi la fin de plusieurs procédures qui ont retardé ce retour. Première entrave, la gestion du chapitre délicat des droits d’auteur. Pendant une dizaine d’années, ceux-ci étaient l’apanage de Michael Jackson, qui contrôlait la totalité du catalogue du groupe à travers sa société Atv Music. Cette manne, qui générait chaque année des millions de dollars, a été hypothéquée par le «King of pop» auprès des banques afin d’obtenir de nouveaux prêts. C’est ainsi que la musique des Beatles a été longtemps otage des dettes faramineuses du chanteur récemment disparu. Autre entrave, la guerre judiciaire que se sont livrée pendant plusieurs années l’éditeur des Beatles, Apple Corps Ltd (filiale d’EMI), et l’autre Apple, fabricant d’ordinateurs basé à Cupertino. Cette histoire d’homonymie fâcheuse qui cachait d’énormes intérêts dans le monde de la musique, a été finalement réglée à l’amiable en 2007. Dès lors, plus rien ne faisait obstacle à la révolution qu’annonce cette réédition.

Car la mastérisation du catalogue des Beatles, pour éclatante qu’elle soit, ne vise pas uniquement l’objet Compact Disc. Elle préfigure l’entrée du répertoire du groupe dans le monde d’Internet. Le bruit court depuis plusieurs mois: les Beatles seraient en passe de rejoindre la grande base de données payante d’iTunes Music Store. La nouvelle pourrait d’ailleurs tomber ce soir, lorsque Steve Jobs présentera les nouveaux produits et les évolutions d’Apple. Dans quelques heures, où à très court terme, EMI tiendra alors une nouvelle bouée, juteuse, pour redresser une situation délicate, pour contrer une crise aiguë qui touche depuis plusieurs années toute l’industrie du disque. Et tant pis si les formats de compression MP3, notoirement tueur de la haute-fidélité, annuleront une partie des bienfaits qu’apporte la mastérisation.

Malgré la contradiction, EMI est obligée de nouer de nouveaux liens entre un répertoire vieux de plus 40 ans et les nouvelles générations de consommateurs de musique. Habituée à l’écoute parcellaire, à la sélection de morceaux isolés, la relève se passera sans doute des coffrets et des CD proposés par la maison de disques, mais jettera à coup sûr son dévolu sur l’offre d’Internet. Et pour mieux aguicher cette frange jeune et volatile de consommateurs, rien de plus efficace que d’associer à la réédition un jeu vidéo entièrement inspiré du quatuor de Liverpool. Soigner les jeunes, certes, mais surtout ne pas crisper les traditionalistes: le plan marketing a prévu cela aussi. Les inconditionnels des sons d’origine trouveront de quoi se rassasier avec l’édition entièrement mono.

Dans cette affaire, la nostalgie des puristes pèse presque autant que l’envie de nouveauté de ceux qui n’ont pas connu les années Beatles. Et c’est sans doute en cela qu’on mesure la légende d’un groupe considéré par son chanteur à lunettes comme «plus populaire que Jésus».

The Beatles in stereo, 1 coffret de 16 CD et 1 DVD (environ 370.- francs) et The Beatles in mono, 1 coffret de 13 CD (environ 400.- francs), Apple/EMI. Albums stéréo disponibles individuellement.